Il y a deux façons de voir le film de Jean-Paul Lilienfeld : avec des a priori ou sans a priori. Avec des a priori : c’est un film réac’ bourré de clichés à la gloire des valeurs républicaines de droite, un danger public pour la démocratie et l’égalité des chances, une supercherie manipulatrice et complaisante qui avance masquée pour mieux stigmatiser la banlieue, la preuve ça montre les Arabes comme ci et les profs comme ça, etc etc…
Sans a priori : c’est tout d’abord un film de cinéma (bien que diffusé en premier lieu à la télévision, sur Arte –les financements traditionnels du cinéma s’étant montrés particulièrement frileux face à un sujet annonciateur de polémiques sans fin). Donc un film avec des personnages –magnifiquement interprétés par Isabelle Adjani et les jeunes non professionnels l’entourant (définitivement plus attachants car plus humains, plus complexes, que ceux, trop brillants, d’Entre les murs). Un film avec un parti pris de mise en scène atypique, oscillant de façon inattendue entre la tragédie et le burlesque, l’hystérie et le sourire, le mélodrame, oui (et alors ?), et le thriller, assumant aussi son désir de cinéma et ses maladresses à visage découvert, osant l’exercice équilibriste d’une fiction réaliste sans revendication idéologique. La force et la faiblesse du film de Jean-Paul Lilienfeld c’est ainsi d’avoir joué avec le feu, en filmant un constat social, en mettant en scène une réalité, sans considération particulière pour la pensée politiquement correcte du moment. Tout ceci n’aurait aucune importance si le “politiquement correct”, fidèle à la tradition, se situait du côté habituel du curseur. Mais voilà, rien n’est moins sûr et c’est cela qui dérange dans La journée de la jupe, largement médiatisé et politisé au-delà de ses prétentions. D’une réalité mise en scène, on passe à un complot politique, théorisé par ceux qui ont condamné d’avance une fiction qui, parce qu’elle est interprétée et récupérée par les uns ou a contrario par les autres, ne peut au final que tenir des propos douteux voire fascisants.
Le phénomène déclenché par La journée de la jupe traduit finalement plutôt, au-delà du film, les tourments de la société actuelle, tiraillée entre les extrêmes, en réaction à un immobilisme du centre, chaque jour plus béant, dont les valeurs, fluctuantes et interchangeables, exaspèrent avec raison ceux qui croient encore… (mais en quoi ? La crise des extrêmes n’est pas en reste…).
Il y a des sujets qui sont explosifs (la banlieue, la religion, la prison etc.), régulièrement récupérés par les partis extrêmes ou au contraire les dominants, et qui provoqueront toujours moult polémiques dès lors que l’on n’adoptera pas le point de vue de la victime attitrée. Et dans La journée de la jupe, ce qui n’est pas acceptable dans une société où l’affirmative action à l’américaine est devenue la règle tacite, c’est que les victimes sont aussi des bourreaux. Alors les quolibets n’ont pas fini de pleuvoir, les procès d’intention aussi, et la chasse aux sorcières peut commencer (cette seule phrase est déjà susceptible d’être taxée de réactionnaire aux yeux de l’intelligentsia des partis extrêmes, dont le discernement supérieur est bien entendu incontestable, tant pis…).
Si le film de Jean-Paul Lilienfeld n’est pas sans défauts, notamment dans la volonté du réalisateur de caser toutes ses réflexions ou réminiscences –il a grandi à Créteil– en 1h30 de programme, il a le courage –certains diront la naïveté– de poser les questions sans auto-censure, et ce faisant d’être paradoxalement politique dans sa façon d’être apolitique car… ni de gauche, ni de droite, n’en déplaisent à ceux qui voulaient voir un autre film –ce film “bon militant” (de propagande, en somme), testé, estampillé et approuvé, qui ne laisse la place à aucune ambiguïté et attaque les vrais responsables de tous les maux de la société. Qui donc ? En tout cas, certainement pas chaque citoyen, de façon indifférenciée. Non pas forcément que nous soyons tous coupables, mais ce qui est sûr c’est qu’il en faut un (c’est quand il y en a plusieurs que cela devient problématique !!!…).
Bref, La journée de la jupe coupable, oui, d’être une fiction insuffisamment “cinématographique” pour être politiquement correcte aux yeux de ses détracteurs : un revolver, une prise d’otages, le GIGN, la Ministre de l’Intérieur dépêchée sur place, tout cela est beaucoup trop réaliste, tout en étant invraisemblable et caricatural, pour que le film ne soit pas qualifié de tendancieux ! S’il avait voulu plaire à tous, Jean-Paul Lilienfeld aurait plutôt dû faire intervenir Fox et Mulder ou un beau vampire ténébreux pour que le film soit cinématographique et non plus bassement politique. Coupable, donc, d’être un film au lieu d’un manifeste ou d’un pamphlet annonçant d’emblée sa couleur. Chacun à sa place, il n’est pas –et n’a jamais été– de bon ton de mélanger les genres, les gens, les classes, les goûts et les couleurs justement. Pourtant il y a autant de journées de la jupe que de jours dans une année. Alors, vous aussi, faites-vous votre propre idée en voyant le film, si elle n’est pas déjà toute faite bien sûr…
Françoise Duru
Le film sort en DVD le 23 septembre. Cliquer ici pour commander le DVD.
La journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld (2008, France)
Avec Isabelle Adjani, Denis Podalydès, Yann Collette, Jackie Berroyer
Sonia (Isabelle Adjani) est professeur de français dans un collège “difficile”. Confrontée à la difficulté d’enseigner et au départ de son mari, elle est au bord de la dépression nerveuse. Le jour où elle découvre un revolver dans le sac d’un de ses élèves, elle s’en empare : dans la confusion, un coup part et blesse l’élève à la jambe. Son dérapage la propulse, malgré elle, dans une véritable prise d’otages : intervention policière et politique, panique des parents, réactions du proviseur et des autres professeurs, arrivée en force des médias… À la faveur de ce huis-clos, les masques tombent. L’extérieur s’invite à l’intérieur…
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