Publié par Dissidenz le 25/02/2010 à 19:04

Tout sur les femmes

Femmes femmesDeux comédiennes aujourd’hui âgées partagent un appartement parisien. Sur les murs s’étalent les photos de vedettes des années 30. L’une d’elle tient encore de petits rôles, l’autre fait de menus travaux. Et elles jouent. Elles rejouent leur gloire passée, rejouent leurs rôles, elles jouent leurs vies dont elles subliment les plus infimes péripéties.

Dès le générique invoquant les stars de l’âge d’or du cinéma de studio, Femmes femmes se place à l’échelle du mythe. Ecrit et réalisé par Paul Vecchiali et co-scénarisé par Noël Simsolo qui y tient aussi un rôle, Femmes femmes est assurément l’un des plus beaux et des plus singuliers enfants d’une génération, celle de la nouvelle vague, nourrie aux grands mythes cinématographiques hollywoodiens et à ceux de l’âge d’or des studios français. Transitions imaginatives, irruption de chansons (formidable travail musical de Roland Vincent), adresses caméra inattendues, Femmes femmes fait preuve d’une inventivité et d’une liberté formelle réjouissantes. Il en va de même des scènes et dialogues dont l’écriture fine et précise est magnifiée par l’interprétation prodigieuse des deux interprètes principales, Hélène Surgère et Sonia Saviange. Passant au sein d’une même scène par des registres violemment contrastés, elles sont tour à tour pathétiques ou drôles, émouvantes ou mutines, raffinées ou vulgaires, complexes et multiples. Portant leurs propres prénoms à l’écran, elles incarnent une certaine idée complète de la féminité.

Pour faire travailler Andromaque à sa partenaire, Hélène réveille chez elle le souvenir d’un enfant décédé et suscite alors une émotion dont on ne sait plus très bien si elle est sincère ou non pour le personnage ou même pour la comédienne. Loin de lui enlever de la force, ce brouillage rend la scène plus puissante encore. Le jeu et la vie entremêlés se confondent, dans et hors du film. Ce qui reste c’est l’émotion, et le spectateur, privé de ses repères habituels de distanciation, la reçoit frontalement. « A quoi faut il croire ? Qu’est ce qui est vrai là dedans ? » demande Hélène à Sonia qui vient de lui faire un grand numéro sur une poignée de billets trouvés dans la rue. Tout et rien serait on tenté de lui répondre. Tout est vrai et tout est jeu. The world is a stage, the stage is a world of entertainment chantait-on dans Tous en scène.

La présentation du film au festival de Venise fit une si forte impression sur Pier Paolo Pasolini qu’il fit rejouer une scène du film aux deux comédiennes l’année suivante dans Salo ou les 120 journées de Sodome. Aujourd’hui disponible pour la première fois en DVD, Femmes femmes y est présenté accompagné de nombreux suppléments : interviews de Paul Vecchiali, Noël Simsolo et Hélène Surgère ou analyse de la dernière séquence du film par Vecchiali, autant d’éléments faisant de cette sortie un évènement à la hauteur de l’importance de ce film à réhabiliter de toute urgence comme l’un des plus importants du cinéma français de l’époque.

Francis Chérasse

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Publié par Dissidenz le 10/02/2010 à 17:45

L’histoire enluminée

La Chambre obscure
Au XIVème siècle, Aliénor, dépositaire du savoir médicinal de son père, se rend au chevet du Roi de France pour soigner le mal dont il souffre. Ayant réussi son entreprise, elle se voit offrir par le monarque la possibilité d’épouser l’homme de son choix. Elle jète son dévolu sur Bertrand qui la prend pour femme contre sa volonté. Sitôt marié, Bertrand quitte le foyer. Aliénor découvre bientôt qu’il a rejoint la République de Sienne et qu’il en aime une autre : Lisotta.

Adapté de l’un des 100 récits matriciels du Décameron de Boccace, La chambre obscure s’inscrit dans la tradition française d’un cinéma de l’histoire revisitée. La filiation revendiquée par la réalisatrice Marie-Christine Questerbert avec le Lancelot du lac de Bresson et le Perceval le Gallois de Rohmer a en effet du sens tant La chambre obscure semble en être une somme tant qu’un prolongement. Épure Bressonienne et gout Rohmerien d’une place prépondérante accordée au langage s’accordent pleinement et la représentation stylisée, revisitée, de l’époque est commune aux trois films. La modernité de cette vision du moyen-age est présente dans le récit d’origine où une subtile inversion des rapports amoureux entre l’homme et la femme – c’est elle qui chasse et ruse pour mettre l’homme dans son lit - en fait presque un pamphlet féministe avant l’heure en faisant du désir féminin le moteur de l’intrigue et en confiant, entre autres, à la femme le savoir médecin. Cette modernité thématique se retrouve dans les partis pris picturaux de la réalisatrice. Très inspirée par la peinture de l’époque, la réalisatrice en retrouve l’intensité. Les décors épurés, quasiment réduits à l’abstraction, sont soutenus par de franches couleurs, sublimées par le remarquable travail du chef opérateur Emmanuel Machuel - qui avait également travaillé sur le Van Gogh de Pialat ou… L’argent de Bresson. Les anachronismes discrets achèvent de donner au film une dimension atemporelle, quasi fantastique, alors même que l’on sait toujours où –quand- l’on est. Dans ce moyen-age revisité dont la relecture s’avère à plus d’un titre fascinante, les comédiens tiennent malgré tout la place centrale. A la froide virilité d’un excellent Melvil Poupaud répond la bouillonnante résolution de Caroline Ducey, dont le jeu tout en nuances confère au personnage toute sa complexité. Porté par ce séduisant couple secondé par des seconds rôles parfaitement choisis - Jacky Berroyer en Roi de France, Mathieu Demy, Sylvie Testud ou le remarquable Hughues Quester, frère de la réalisatrice - le film est un conte enchanteur et charnel, un objet à part, tout autant héritier d’une tradition cinématographique à laquelle il fait honneur que créateur d’un espace inédit.

Le film sera disponible en DVD le 23 février, avec des sous-titres optionnels en anglais, et en bonus, une préface de Hervé-Joubert Laurencin.

Francis Chérasse

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Publié par Dissidenz le 13/10/2009 à 18:30

2 Films de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic

L'autrePatrick Mario Bernard et Pierre Trividic (Dancing) sont doublement à l’honneur cette semaine avec les sorties en DVD de Ceci est une pipe et L’autre. D’un film à l’autre, du moyen au long métrage, les images et thématiques se répondent et se complètent. Forme de journal auto-fictionnel, Ceci est une pipe - réalisé en 2000 pour Canal Plus - nous donne à voir le travail de création autant que la vie intime de ce couple d’artistes confrontés à la réalisation d’un film de commande. Passionnante réflexion sur l’image, cette plongée dans l’intimité intellectuelle et physique des auteurs (la sexualité y est explicite, naturelle et évidente) est fascinante à plus d’un titre. On retrouve beaucoup de ce rapport à l’image dans L’autre, fiction réalisée en 2008, étude sur la jalousie adaptée d’un livre de Annie Ernaux. Porté par une Dominique Blanc prodigieuse, L’autre confronte son héroïne à l’image fantasmée d’une rivale qui devient peu à peu le reflet de ses névroses. Plongée dans une ville où la foule anonyme coule en flux ininterrompu, elle voit le monde se distordre par l’altération de son regard. Film dans lequel le formidable travail sur l’image et le son a autant de sens, si ce n’est plus, que le verbe, L’autre est une véritable expérience de cinéma et l’œuvre de deux artistes qui confirment là qu’ils font partie des cinéastes français les plus fascinants.

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Lire aussi la chronique sur L’Autre

Publié par Dissidenz le 16/09/2009 à 6:55

Ma journée de la jupe

La journée de la jupeIl y a deux façons de voir le film de Jean-Paul Lilienfeld : avec des a priori ou sans a priori. Avec des a priori : c’est un film réac’ bourré de clichés à la gloire des valeurs républicaines de droite, un danger public pour la démocratie et l’égalité des chances, une supercherie manipulatrice et complaisante qui avance masquée pour mieux stigmatiser la banlieue, la preuve ça montre les Arabes comme ci et les profs comme ça, etc etc…
Sans a priori : c’est tout d’abord un film de cinéma (bien que diffusé en premier lieu à la télévision, sur Arte –les financements traditionnels du cinéma s’étant montrés particulièrement frileux face à un sujet annonciateur de polémiques sans fin). Donc un film avec des personnages –magnifiquement interprétés par Isabelle Adjani et les jeunes non professionnels l’entourant (définitivement plus attachants car plus humains, plus complexes, que ceux, trop brillants, d’Entre les murs). Un film avec un parti pris de mise en scène atypique, oscillant de façon inattendue entre la tragédie et le burlesque, l’hystérie et le sourire, le mélodrame, oui (et alors ?), et le thriller, assumant aussi son désir de cinéma et ses maladresses à visage découvert, osant l’exercice équilibriste d’une fiction réaliste sans revendication idéologique. La force et la faiblesse du film de Jean-Paul Lilienfeld c’est ainsi d’avoir joué avec le feu, en filmant un constat social, en mettant en scène une réalité, sans considération particulière pour la pensée politiquement correcte du moment. Tout ceci n’aurait aucune importance si le “politiquement correct”, fidèle à la tradition, se situait du côté habituel du curseur. Mais voilà, rien n’est moins sûr et c’est cela qui dérange dans La journée de la jupe, largement médiatisé et politisé au-delà de ses prétentions. D’une réalité mise en scène, on passe à un complot politique, théorisé par ceux qui ont condamné d’avance une fiction qui, parce qu’elle est interprétée et récupérée par les uns ou a contrario par les autres, ne peut au final que tenir des propos douteux voire fascisants.
Le phénomène déclenché par La journée de la jupe traduit finalement plutôt, au-delà du film, les tourments de la société actuelle, tiraillée entre les extrêmes, en réaction à un immobilisme du centre, chaque jour plus béant, dont les valeurs, fluctuantes et interchangeables, exaspèrent avec raison ceux qui croient encore… (mais en quoi ? La crise des extrêmes n’est pas en reste…).

Il y a des sujets qui sont explosifs (la banlieue, la religion, la prison etc.), régulièrement récupérés par les partis extrêmes ou au contraire les dominants, et qui provoqueront toujours moult polémiques dès lors que l’on n’adoptera pas le point de vue de la victime attitrée. Et dans La journée de la jupe, ce qui n’est pas acceptable dans une société où l’affirmative action à l’américaine est devenue la règle tacite, c’est que les victimes sont aussi des bourreaux. Alors les quolibets n’ont pas fini de pleuvoir, les procès d’intention aussi, et la chasse aux sorcières peut commencer (cette seule phrase est déjà susceptible d’être taxée de réactionnaire aux yeux de l’intelligentsia des partis extrêmes, dont le discernement supérieur est bien entendu incontestable, tant pis…).
Si le film de Jean-Paul Lilienfeld n’est pas sans défauts, notamment dans la volonté du réalisateur de caser toutes ses réflexions ou réminiscences –il a grandi à Créteil– en 1h30 de programme, il a le courage –certains diront la naïveté– de poser les questions sans auto-censure, et ce faisant d’être paradoxalement politique dans sa façon d’être apolitique car… ni de gauche, ni de droite, n’en déplaisent à ceux qui voulaient voir un autre film –ce film “bon militant” (de propagande, en somme), testé, estampillé et approuvé, qui ne laisse la place à aucune ambiguïté et attaque les vrais responsables de tous les maux de la société. Qui donc ? En tout cas, certainement pas chaque citoyen, de façon indifférenciée. Non pas forcément que nous soyons tous coupables, mais ce qui est sûr c’est qu’il en faut un (c’est quand il y en a plusieurs que cela devient problématique !!!…).

Bref, La journée de la jupe coupable, oui, d’être une fiction insuffisamment “cinématographique” pour être politiquement correcte aux yeux de ses détracteurs : un revolver, une prise d’otages, le GIGN, la Ministre de l’Intérieur dépêchée sur place, tout cela est beaucoup trop réaliste, tout en étant invraisemblable et caricatural, pour que le film ne soit pas qualifié de tendancieux ! S’il avait voulu plaire à tous, Jean-Paul Lilienfeld aurait plutôt dû faire intervenir Fox et Mulder ou un beau vampire ténébreux pour que le film soit cinématographique et non plus bassement politique. Coupable, donc, d’être un film au lieu d’un manifeste ou d’un pamphlet annonçant d’emblée sa couleur. Chacun à sa place, il n’est pas –et n’a jamais été– de bon ton de mélanger les genres, les gens, les classes, les goûts et les couleurs justement. Pourtant il y a autant de journées de la jupe que de jours dans une année. Alors, vous aussi, faites-vous votre propre idée en voyant le film, si elle n’est pas déjà toute faite bien sûr…

Françoise Duru


Le film sort en DVD le 23 septembre. Cliquer ici pour commander le DVD.

La journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld (2008, France)
Avec Isabelle Adjani, Denis Podalydès, Yann Collette, Jackie Berroyer
Sonia (Isabelle Adjani) est professeur de français dans un collège “difficile”. Confrontée à la difficulté d’enseigner et au départ de son mari, elle est au bord de la dépression nerveuse. Le jour où elle découvre un revolver dans le sac d’un de ses élèves, elle s’en empare : dans la confusion, un coup part et blesse l’élève à la jambe. Son dérapage la propulse, malgré elle, dans une véritable prise d’otages : intervention policière et politique, panique des parents, réactions du proviseur et des autres professeurs, arrivée en force des médias… À la faveur de ce huis-clos, les masques tombent. L’extérieur s’invite à l’intérieur…

Voir la bande annonce :

Pour en savoir plus : cliquer ici pour voir l’entretien avec le réalisateur.

Publié par Dissidenz le 05/08/2009 à 15:18

In girum imus nocte et consumimur igni

PalindromesBouleversée par l’enterrement de sa jeune cousine, Aviva, 12 ans, annonce à sa mère son désir de maternité. Prête à tout pour y arriver, elle est sur le point d’avoir un enfant mais est contrainte à l’avortement par ses parents. Elle fugue et entame alors un voyage dans l’espoir d’enfin accéder à son rêve. Enfant terrible du cinéma indépendant américain, Todd Solondz fut remarqué dès son deuxième film, Bienvenue dans l’âge ingrat, avant d’obtenir la reconnaissance internationale et une floppée de prix pour Happiness, peinture d’un cynisme sans équivalent d’une middle-class américaine totalement névrosée, au bord de la folie. Solondz y jouait déjà avec les repè(ai)res moraux en feignant de ne prendre acte d’aucun tabou pour mieux bousculer ses spectateurs, fatalement complices du malin plaisir que le cinéaste prend à les secouer.

Palindromes, s’inscrit dans cette voie, celle d’une remise en question de balises morales tenues pour acquises. Le film au titre programmatique prend la forme d’une boucle et Aviva, à l’issue de son périple, reviendra à son point de départ, plus vraiment la même mais pas vraiment changée. Conçu comme une série de tableaux, le film confronte la jeune héroïne à de multiples personnages et situations à travers différentes incarnations de l’adolescente. Tour à tour brune au cheveux bouclés, elle devient rousse à la blancheur virginale quand il s’agit d’avorter ou trentenaire afro-américaine quand elle intègre une maison refuge pour les enfants abandonnés. Aviva passe ainsi des bras d’une mère aimante -interprétée par la formidable Ellen Barkin- dont l’argumentaire en faveur de l’avortement de sa fille est totalement atroce, à ceux d’un routier avec qui elle passera une nuit au motel avant d’atterrir donc dans une communauté pour enfants où l’on s’entraine à chanter et danser des hymnes à la gloire de Dieu ou contre l’avortement, relecture cauchemardesque et jusqu’au boutiste de la communauté chapeautée par Lilian Gish dans La nuit du chasseur. Il en est ainsi de tous les stéréotypes abordés par le film : ils sont poussés dans leur logique jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’absurde. C’est l’une des forces de Todd Solondz de pousser les situations jusqu’à leurs extrémités. Certaines scènes, comme celle du premier dialogue entre Aviva et sa mère à propos de l’avortement, sont ainsi étirées jusqu’au malaise, jusqu’à la gêne pour le spectateur qui se retrouve ainsi témoin et prisonnier d’un déballage hystérique de sentiments. Là où n’importe quel autre réalisateur couperait, Solondz laisse tourner et appuie encore.

Moins ouvertement cynique et provoquant que Happiness, Palindromes distille par touches une véritable poésie et fait même preuve d’une certaine tendresse pour l’héroïne de son conte. Maternité, avortement, pédophilie, le film s’attaque à des sujets difficiles sans jamais reculer devant les problématiques qu’il pose et mise constamment sur l’intelligence d’un spectateur prêt à remettre en question ses certitudes. Loin de tous les aspects branchés d’un cinéma indépendant américain versant parfois dans l’auto-caricature, Palindromes pourrait bien représenter tout ce que l’on est en droit d’en attendre. Par ses audaces narratives, sa façon de s’attaquer à des problématiques complexes et son jusqu’au boutisme, Palindromes définit un passionnant territoire d’expérimentations et de réflexions et offre une vision absolument sans concession d’une civilisation américaine pourrie par sa conception binaire du monde.

Longtemps attendu en France, le DVD est enfin disponible. On regrettera éventuellement l’absence de bonus sur un film dont il y aurait beaucoup à dire sur l’univers très particulier d’un cinéaste aussi culte que Todd Solondz.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur Palindromes.

Publié par Dissidenz le 20/05/2009 à 18:58

Kes de Ken Loach

KesQu’ils en épousent le regard poétique sur le monde (La nuit du chasseur de Charles Laughton, Du Silence et des Ombres de Robert Mulligan, Les contrebandiers de Moonfleet de Lang) ou qu’ils fassent de leurs jeunes personnages les victimes expiatoires d’un monde dont on veut souligner la dureté (Mouchette de Bresson), nombreux sont les films qui prennent pour héros des enfants. Kes, le second film de Ken Loach, se situe un peu entre ces deux pôles, quelque part entre la confrontation avec le monde codifié des adultes et la recréation contemplative de la magie du regard de l’enfant.

Dans la région minière du Yorkshire, Billy se débat comme il peut dans son univers étriqué de jeune garçon de douze ans, entre une mère désengagée, un frère plus âgé qui se soucie plus des courses de chevaux que de lui et une institution scolaire qui semble surgie d’un autre temps. La rencontre avec un faucon qu’il entreprendra d’apprivoiser offrira à Billy un échappatoire idéal à son quotidien désespérant. La métaphore est frontale. L’oiseau sauvage aux pieds duquel on met une cordelette est bien évidemment l’enfant qui ne s’apprivoise jamais tout à fait. Libre, on lui place autour du cou un carcan dans lequel on l’enferme. “On ne l’apprivoise pas, on le dirige” dit Billy à propos de son faucon “ce qui compte c’est de le faire voler”. Billy vole, s’échappe, et par la grâce de son rapport à l’oiseau s’ouvre aussi aux autres. A la mort de l’oiseau symbolique, ce sont ses derniers instants d’enfance que Billy enterre dans les bois, à la veille de choisir de quoi sera fait son avenir.

Héritier du free cinema, Ken Loach matine sa fiction symboliste de documentaire. En s’attachant aux trognes des enfants et des adultes qui ne sont pour la plupart du temps réduit qu’à leur dimension sociale, en laissant rouler l’accent rocailleux du nord de l’Angleterre, Ken Loach ancre son film dans la terre du Yorkshire. Les instants de vie captés et certains plans de coupe semblent volés, et si le film convoque Dickens dans son rapport au prolétariat et à l’autorité (principalement l’institution scolaire), le rapport entre fiction et captation de la réalité semble toucher ici un point de perfection. Point de thèse à défendre ici comme dans certaines des œuvres ultérieures de Ken Loach, un mince fil narratif et un regard aiguisé suffisent à faire naitre ici une émotion puissante et authentique, portée par la fragilité et la grâce d’un jeune interprète particulièrement touchant.

Disponible en DVD depuis peu en France, Kes est actuellement repris en salles.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur le DVD de Kes

Publié par Dissidenz le 11/03/2009 à 12:39

Valse avec la mémoire

Valse avec Bachir“J’ai été enrolé dans l’armée avant mes 17 ans. En septembre 1982, j’arrivais à Beyrouth Ouest avec l’armée israélienne, après l’assassinat du président Bachir Gemayel, le jour de sa nomination. Je quittais Beyrouth Ouest trois jours plus tard, j’étais une toute autre personne… Cette histoire est mon histoire, que j’ai décidé de raconter après plus de vingt ans”.

C’est en discutant avec un ancien camarade qui lui expose le cauchemar récurent qu’il fait à propos de la guerre à laquelle il a lui aussi participé que Ari Folman se rend compte qu’il n’a que peu ou pas de souvenirs du conflit. Commence alors pour lui une véritable enquête au cœur de sa mémoire qu’il va solliciter en interrogeant ceux qui ont vécu comme lui les évènements. Au cœur de cette quête : les jours funestes du massacre des camps de Sabra et Shatila dont Ari Folman n’a plus du tout de souvenirs. Réalisateur de films documentaires, Ari Folman a tout de suite pris le parti -qu’il eut bien du mal à imposer aux décideurs et financiers- de faire de Valse avec Bachir un film d’animation. Choix qui peut paraître surprenant de prime abord mais qui s’avère particulièrement apte à rendre compte de l’irréalité de la guerre pour le jeune homme qu’il était et permet d’éviter les classiques entretiens filmés. Mélange de diverses techniques, animation flash, animation classique, 3D, Valse avec Bachir capte stylistiquement le travail parcellaire d’une mémoire qui ne retient que le contour des choses, ou des points très précis. Le trait est large, avec peu de détails, les couleurs sont appliquées par larges aplats, le travail esthétique de David Polonsky, directeur artistique du film, colle parfaitement au propos du film. Et quand la mémoire précise des évènements reviendra à Ari Folman, sa concrétisation n’en sera que plus violemment frappante. Réussite formelle fascinante, Valse avec Bachir est un pamphlet contre l’absurdité de la guerre et une passionnante réflexion sur le travail de la mémoire.

Le DVD du film, sorti aux Editions Montparnasse, contient en suppléments de passionnants entretiens avec le réalisateur Ari Folman qui revient sur le film, sa genèse et ses partis pris esthétiques dont il détaille la conception, une scène coupée, le sujet consacré à l’époque par le journal d’Antenne 2 aux évènements de Sabra et Shatila, un retour sur la tragédie libanaise avec Joseph Bahout et est accompagné de 10 planches issues de la bande dessinée du film parue chez Casterman.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur Valse avec Bachir.

Publié par Dissidenz le 25/02/2009 à 20:22

Bronx-Barbès

Bronx-BarbèsAprès une rixe avec le gang Camorra Contrôle, Toussaint et Nixon, jeunes désoeuvrés, trouvent refuge dans le Bronx, l’un des ghettos d’Abidjan.

Une nuée de mains réclament du travail à travers les barreaux d’une grille. C’est à l’aune de cette image que se dessine dans Bronx-Barbès le portrait d’une jeunesse africaine sans perspective d’avenir, tiraillée entre sa culture et le désir d’épouser un mode de vie occidental. Les références à l’occident se bousculent dans les quartiers d’Abidjan, dans les tenues vestimentaires, dans le langage qui mêle l’anglais au français, dans les surnoms des uns et des autres - Clinton, Tyson, Las Vegas, Chirac- mais ce sont les traditions africaines qui dictent les lois du ghetto, les vieux pères - mentors des fistons-, la figure du guerrier dont on se réclame, l’image du cœur dont la grosseur symbolise la bravoure.
Anthropologue de formation, Eliane de Latour a œuvré dans le documentaire et Bronx-Barbès est le fruit de son approche particulière d’une fiction nourrie plus que les autres au réel. Si la trame est celle, classique, de l’initiation d’un jeune dans le milieu, elle ne semble être qu’un prétexte à l’exposition de cette jeunesse, ces « ghettomans » qui veulent se faire un nom via « les sciences », nom donné aux diverses truanderies qui assurent leur subsistance. Il en résulte un film au parfum particulier qui, tout en utilisant des ressorts dramatiques identifiés, semble pris sur le vif. Spontanéité des comédiens non professionnels, instants de vie ordinaire qui viennent se greffer au récit, les repères du spectateur se brouillent entre ce qui relève de la fiction et ce qui ne serait que pure captation du réel. Tout y est fictionnel, reconstitué, mais on aura pourtant rarement eu une telle impression de vérité. Ce sentiment est le fruit du travail de préparation de la réalisatrice, directement hérité de son approche anthropologique. C’est après un an d’enquête auprès des vieux-pères dans les ghetto que Eliane de Latour a rédigé son scénario, en s’aidant de leurs corrections. Elle relate son travail dans le documentaire « Bronx Barbès de l’intérieur » présent sur le DVD qui vient d’être édité par Arte. On y retrouve les essais des comédiens, venus de la rue où ils sont souvent eux-mêmes vieux pères ou fistons, on les y voit plongés dans leur quotidien et l’influence qu’a pu avoir le film sur leur vie, dans ce qui est le véritable pendant socio-anthropologique du film dont il est la parfaite extension.

Film de gangsters aux allures de documentaire, documentaire en cinémascope aux allures de thriller, Bronx-Barbès est tendu, âpre parfois, et ne recule pas devant les images qu’il veut illustrer. La violence et la mort y sont affrontées de manière frontale mais sans la complaisance qui marque souvent le genre dont se réclame le film. Immersion dans les ghettos d’une métropole « du tiers monde » comme on en a rarement vu, loin de l’approche d’une Cité de Dieu, Bronx-Barbès est une remarquable parabole et un geste cinématographique passionnant.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur Bronx-Barbès.

Publié par Dissidenz le 05/12/2008 à 20:05

John Cassavetes en cinq films

John Cassavetes
On n’y croyait plus : moult fois reportés, enfin disponibles en France dans un coffret de 7 DVD édité par Océan : Shadows, Faces, Une femme sous influence, Meurtre d’un bookmaker chinois et Opening Night. Auteur mythique, majeur et incontournable, mort à soixante ans en 1989, John Cassavetes ne bénéficia pas de l’habituelle longévité des cinéastes (il est né un an après Clint Eastwood) et ne nous laisse que douze films dont trois sont généralement considérés comme mineurs (les deux films de studio réalisés pour le producteur Stanley Kramer, Un enfant attend et La ballade des sans espoirs ainsi que son dernier, Big trouble, il est vrai quasi invisible). Un coffret qui constitue sans nul doute la pièce centrale et indispensable pour apprécier toutes les facettes de cet auteur.

On lui adjoindra Minnie and Moskowitz (MK2), Gloria (Columbia), Love Streams (Cinemalta) et Un enfant attend (Cinemalta), eux déjà disponibles en DVD. Ne manque encore que La ballade des sans espoirs, Big trouble et surtout Husbands pour une édition complète de l’œuvre de Cassavetes en DVD en zone Europe.

On trouvait en bonus dans Minnie and Moskowitz l’indispensable portrait de John Cassavetes réalisé pour Cinéastes de notre temps par André S. Labarthe en 1965 et 1968. Le coffret édité par Océan n’est pas en reste avec des bonus qui occupent deux DVD à eux seuls. Ils rassemblent les bandes-annonces originales, des entretiens inédits avec ses plus proches collaborateurs (Gena Rowlands, Peter Falk, Ben Gazzara, Seymour Cassel, Al Ruban, Lea Goldoni…), des interviews sonores réalisées par les critiques et historiens du cinéma Michel Ciment et Michael Henry Wilson (150 mn), le documentaire inédit “Anything for John” réalisé par Doug Headline et Dominique Cazenave, qui retrace l’ensemble de la carrière de l’artiste via des images d’archives, des vidéos de tournage, des interviews de ses proches… (90 mn). Chacune des films enfin est introduit par Patrick Brion, historien du cinéma, et un cinéaste, Alain Corneau, Claude Miller ou Jean-François Stévenin.

Films majeurs et bonus à foison permettent aussi de tracer une frontière entre un Cassavetes plutôt classique et un Cassavetes résolument moderne ainsi que le rappelait Gilles Deleuze. Dans l’Image temps, il ne lui fallait pas moins de quatre chapitres pour évoquer l’oeuvre du cinéaste. Pour les chapitres de l’Image-mouvement concernant l’Image-affection et la crise de l’image action il faisait ainsi souvent référence à Shadows et Faces alors que les chapitres de l’Image-temps concernant les puissances du faux et le cinéma du corps appelaient les exemples d’Une femme sous influence et du Bal des vauriens.

On notera donc ainsi que Deleuze n’avaient pas eut notre chance et n’avait pu avoir accès qu’au Bal des vauriens, version mutilée de Meurtre d’un bookmaker chinois. Car si Cassavetes fut de son vivant même considéré comme un mythe, la diffusion de son œuvre en France fut assez difficile.

Shadows, premier prix du cinéma indépendant.

Shadows commença… par une collecte lancée dans une émission de radio, Night people de Gene Sheppard, à 1h du matin. Cassavetes déclare alors qu’il est possible de faire un film totalement libre des contraintes commerciales imposées par les studios si chaque auditeur lui envoie un dollar. Le lendemain, Cassavetes reçoit 2 000 billets de 1 dollar et se retrouve derrière la caméra à filmer des improvisations sur “un schéma rodé”, le film n’était pas écrit ! Durant quatre mois, Cassavetes tourne des scènes autour de la vie d’une famille noire à new-yorkais. “Je croyais, dit-il, tenir un outil magique pour filmer des impressions ; de ce que sont les gens plutôt que leur vie intérieure”.

Le soir de la première la salle était comble mais rapidement tous les spectateurs sont partis. Ce qui n’empêche pas Jonas Mekas d’écrire dans Film Culture que les cinéastes de la nouvelle génération pouvaient désormais faire leurs films eux-mêmes. Pour marquer l’événement, Film Culture crée d’ailleurs un Prix du cinéma indépendant (Independent Film Award) dont elle donne l’étrenne à Cassavetes le 26 janvier 1959. Dans ses attendus, la revue souligne que Shadows “plus qu’aucun film américain récent, présente la réalité contemporaine d’une manière neuve et non conventionnelle (…) les situations et l’atmosphère de la vie nocturne new-yorkaise y sont rendues de façon vive, cinématographique, vraie”.

Après l’échec de la première qui semblait irréparable, Cassavetes obtient de producteurs indépendants 15 000 dollars pour dix jours de tournage supplémentaires. Dans le portrait réalisé pour Cinéastes de notre temps par André S. Labarthe en 1965 et 1968, John Cassavetes déclare. “La première version a été montrée à des cinéphiles qui l’ont trouvé merveilleuse, dit-il, et le bruit a couru que la seconde version était plus commerciale. Mais je préfère les dix jours du nouveau tournage aux quatre mois de tournage improvisé.” Et plus jamais en effet, il n’improvisera.

(Lire la suite…)

Publié par Dissidenz le 06/11/2008 à 15:30

Demy enchante intégralement

Les demoiselles de RochefortIl y a bien des raisons de se réjouir de la sortie de l’intégrale de Jacques Demy.
La plus évidente (et la plus rabâchée !) est que voir ou revoir les merveilles que sont Les demoiselles de Rochefort, Les Parapluies de Cherbourg ou Peau d’Ane les jours de grisaille vaut tous les remontants.

La seconde est qu’au-delà de ces classiques absolus passés du côté de la ritournelle, cette intégrale permet de constater s’il en était besoin que Demy est un très grand cinéaste, paradoxalement méconnu. Qui, en effet, a vu Model Shop (rebaptisé par ses soins « Model Flop » tant le film fit un bide) ballade mélancolique et plongée documentaire dans le Los Angeles hippie de la fin de la guerre du Vietnam où resurgit Lola vingt ans après Lola, ombre blanche et fuyante ? Qui a vu Lady Oscar (1978), improbable commande japonaise d’une adaptation de manga à succès évoquant la France de la Révolution, filmé à Versailles avec des acteurs anglais ? Ce film d’époque manie pourtant l’humour aussi bien que l’épée, s’attaquant l’air de rien à l’oppression de sexe (lady Oscar est une femme que sa brute de père, exaspéré de n’avoir que des filles, a décrété un homme) et de classe (la Cour et ses intrigues, le peuple et sa faim). Sous la commande perce le style Demy, son goût pour les ballets d’êtres et de destins, ce mélange de distance et de naïveté, la fluidité élégante de sa mise en scène.
Car c’est un des plaisirs des intégrales de chercher l’unité d’une œuvre derrière la variété de ses opus. Et si Le Sabotier du Val de Loire, premier court-métrage du réalisateur, magnifique hommage en noir et blanc à un vieux couple de sabotiers, paraît aux antipodes des Demoiselles de Rochefort, avec sa gaieté, ses chansons, et sa ville aux volets repeints, ils incarnent pourtant bien deux branches de son cinéma. Le plaisir de l’artifice, du mouvement ample, des couleurs vives et des décors stylisés, le goût du romanesque coexistent avec le trivial, le quotidien et le social. Ainsi, chez Demy, l’argent est toujours présent, toujours problématique. On peut en avoir, on peut le flamber (Jeanne Moreau y consacre même sa vie dans La Baie des anges avec un mélange d’ivresse et de douleur), mais le garder est un vrai signe de misère. La lutte des classes, elle, n’est jamais bien loin : elle éclate, poignante, lyrique, magnifique dans Une chambre en ville.
Et puis bien sûr, il y a les bonus à commencer par les deux films qu’Agnès Varda réalisa en hommage à son mari (Les demoiselles ont eu 25 ans et L’univers de Jacques Demy) et qui livrent leur lot de pépites. On y aperçoit Jim Morrisson en visite sur le tournage de Peau d’Ane, Harrison Ford en jeune homme souriant refusé par les studios américains pour Model Shop (car il n’était pas fait pour le cinéma !), les sœurs Deneuve et Dorléac répétant avec complicité les pas des Demoiselles… On y voit surtout un Jacques Demy éternellement souriant et doux que chacun s’accorde pourtant à dire inflexible et précis. A l’image de ses films qui traquent le bonheur même lorsqu’il est perdu. Lola, rescapée de bien des coups durs, dit dans Model Shop : « J’ai passé ma vie à lutter et à espérer ». Ce n’est pas un triomphe, juste une élégance. Dans le monde de Jacques Demy, les désirs sont contrariés, les personnages passent la plupart du temps à côté de leur vraie vie, mais c’est justement parce que c’est impossible qu’on est tenu d’y croire. Et pour cela le cinéma est le meilleur des instruments.

Emmanuelle Mougne

Coffret de 12 DVD, 1 livret et un CD audio (essais, maquettes et séances de travail avec Michel Legrand) . Edité par Arte vidéo et Ciné-Tamaris Vidéo

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