Publié par Dissidenz le 01/07/2010 à 15:53

De la contestation à l’action

L'extase des angesCinéaste incontournable de la nouvelle vague japonaise, Koji Wakamatsu s’est imposé par son rythme de tournage stakhanoviste, sa rigueur stylistique et son engagement total vis-à-vis des sujets qu’il traite. Avec le second coffret qui lui est consacré, 4 nouvelles perles noires (et pink) sont mises en avant, réalisées entre 1969 et 1972, dont le mélange singulier d’érotisme, de violence et de révolte surprend toujours près de 40 ans plus tard.
Tous prennent racine dans les mouvements contestataires de l’époque : LA SAISON DE LA TERREUR, huis-clos clinique, nous montre un révolutionnaire repenti placé sous surveillance et se complaisant dans l’oisiveté, RUNNING IN MADNES, DYING IN LOVE suit l’errance de deux amants, un jeune contestataire et sa belle-soeur après le meurtre accidentel de son frère par celle-ci, une passion charnelle mise en valeur par la caméra de Wakamatsu, filmant les corps au plus près de leurs ébats ainsi que les somptueux paysages de la province japonaise, bien loin de la jungle urbaine de ses autres films ; SEX JACK est quant à lui une critique acerbe de ces mouvements dits révolutionnaires mais se réfugiant dans de longs discours verbeux au lieu d’agir pour la cause qu’ils défendent tandis que L’EXTASE DES ANGES, un des films les plus fameux de son auteur, place son intrigue au coeur d’un groupuscule extrémiste n’ayant pas peur d’utiliser les armes pour faire passer leur message. Groupuscule qui va être mis à mal, jusqu’à l’implosion, par les tensions internes, dissensions et autres traîtrises, le tout appuyé par la bande-son free jazz et certaines séquences au montage à la limite de l’expérimental, mêlant couleurs et noir & blanc, entre rêve et réalité.
Enchainant les films à un rythme métronomique, Koji Wakamatsu n’oublie jamais de soigner leur esthétique, faisant preuve d’une maîtrise formelle sans pareille. De LA SAISON DE LA TERREUR à L’EXTASE DES ANGES, on ne peut que se réjouir de cette insolente constance.

Mathieu Col

Le coffret Koji Wakamatsu volume 2 (4 DVD) est disponible dès le 6 juillet dans tous les points de vente habituels et sur www.dissidenz.com.
Chacun des 4 films du coffret est également disponible à l’unité ici :
Acheter le DVD de LA SAISON DE LA TERREUR
Acheter le DVD de SEX JACK
Acheter le DVD de RUNNING IN MADNESS, DYING IN LOVE
Acheter le DVD de L’EXTASE DES ANGES
Les 4 films sont préfacés par Jean-Pierre Bouyxou, Gaspar Noé, Danielle Arbid et André S. Labarthe.

Egalement disponibles en DVD : le coffret Koji Wakamatsu volume 1 (4 DVD) et chacun des 4 DVD inclus dans le coffret : LES SECRETS DERRIERE LE MUR, LES ANGES VIOLES, QUAND L’EMBRYON PART BRACONNER, VA VA VIERGE POUR LA DEUXIEME FOIS.

Le coffret Koji Wakamatsu volume 3 (4 DVD) sortira le 2 novembre 2010 et contiendra les films VIOLENCE SANS RAISON, SHINJUKU MAD, NAKED BULLET et LA VIERGE VIOLENTE.

Publié par Dissidenz le 01/06/2010 à 18:26

A fleur de peau

Danielle ArbidDans Seule avec la Guerre et Aux Frontières, la réalisatrice d’origine libanaise Danielle Arbid nous livre sa vision du Moyen-Orient, avec fragilité et amertume. Deux films liés par une même envie d’aller à la rencontre des gens, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

A l’origine de Seule avec la Guerre, il y a ce besoin de comprendre un pays et ses habitants, de lutter contre l’oubli de ce conflit entre chrétiens et musulmans qui a fauché d’innombrables vies au Liban entre 1975 et 1990. Dix ans après, les blessures sont encore profondes. Au sein d’un Beyrouth en pleine reconstruction, la réalisatrice et son cameraman visitent les endroits clés de la capitale libanaise, où résonnent encore le bruit des armes à feu et les cris des victimes, une Histoire récente que tout le monde préférerait oublier. Dans un pays où règne le silence, Danielle Arbid, interroge, dérange, irrite même parfois, et soulève des questions sensibles, des questions enfouies sous les décombres des guerres passées. Le film s’attache ainsi à mettre un visage sur les bourreaux en les laissant s’exprimer sur leurs actes. Hantés par les crimes commis, contaminés par la violence à un point où il leur est impossible de se déplacer sans arme, symbole d’une addiction au combat ou plus simplement d’une incapacité à s’intégrer au sein d’un monde sans guerre (et non pas en paix). Au point où l’un d’entre eux ne cesse de se rendre sur les lieux des massacres auxquels il a participé, pour ne pas oublier.
Plus apaisé, mais en surface seulement, Aux Frontières nous fait visiter, sous la forme d’un road movie, une région dont la singulière beauté ferait presque oublier la violence sourde, larvée, qui l’habite. Autour d’un pays qui, années après années, reste le centre d’attention du monde moderne, gravite tout un maelström d’émotions et de sentiments contradictoires, de l’amour à la haine, de la haine à la tristesse. Tout le monde a son avis sur le nom à lui donner : Israël ou Palestine ? Celui de ces jeunes gens amusés à l’idée de jeter des pierres par dessus les barbelés, de cet homme s’y rendant tous les jours pour aller travailler ou encore du Hezbollah, radical évidemment, puisque comme l’avance un des membres du mouvement le mot « Israël » est banni de leur langage. Une histoire de rencontres donc, au gré du périple de la réalisatrice qui s’est fixée pour principe de ne jamais traverser les limites de l’Etat hébreux, préférant sillonner les routes du Liban, de la Syrie et de la Jordanie, jusqu’à l’Egypte.
Des séquences en super 8 rythment les deux documentaires de leur grain si particulier. Les images semblent hors du temps, presque irréelles, montrant parfois des scènes de vie, parfois la réalisatrice en pleine errance dans un Moyen-Orient qu’elle ne reconnaît plus. Un soin apporté à l’esthétique ne rendant ces documentaires que plus passionnants encore.

Mathieu Col

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Publié par Dissidenz le 20/05/2010 à 17:48

Ne le libérez pas

Michel VaujourMichel Vaujour fut l’un des plus célèbres détenus de France. Ancien braqueur fiché au grand banditisme, il a, sur une période de trente années, passé 27 ans en cellule dont 17 en isolement. Evadé trois fois de prison durant la seule année 1975, il s’échappera également du quartier de haute sécurité où il est alors enfermé à la faveur d’une visite au juge d’instruction qu’il prend en otage avec un pistolet en savon. Oui, comme Woody Allen dans Prends l’oseille et tire toi. En 1986, il réussit l’évasion la plus spectaculaire de l’histoire carcérale française en s’échappant de la prison de la Santé à bord d’un hélicoptère piloté par Nadine sa femme, sœur de Gilles son frère d’arme. Cet épisode donnera naissance en 1992 à un film de Maroun Bagdadi, La fille de l’air, dans lequel Béatrice Dalle tient le rôle de Nadine. Quatre mois plus tard, Michel Vaujour prend une balle dans la tête lors d’un nouveau braquage et repart, hémiplégique, pour la prison. En 2003, suite à une remise de peine record de seize ans, Michel Vaujour retrouve la liberté, sur ses deux jambes.

Psychosociologue de formation, Fabienne Godet a recueilli et filmé la parole de Michel Vaujour. Le film pourrait être le parcours exemplaire d’un jeune homme à l’école du vice, c’est pourtant loin de n’être que ça. La petite frappe de village qui bascule dans la criminalité pour « casser la dynamique de vie qui t’emmenait tout droit à l’usine, le chemin qui était celui de nos pères » tombe d’abord pour vol de voiture et apprend en prison (« pour moi c’était l’ENA »), puis, pour survire dans son engrenage d’évasions, passe aux braquages. Mais ce qui intéresse la réalisatrice et ce qui fait le prix du témoignage de Michel Vaujour c’est le rapport qu’il a toujours entretenu avec l’institution carcérale. Perçue comme un rite de passage, une entrée dans le grand monde de la criminalité, la prison n’a pourtant immédiatement plus été que le lieu duquel il faut s’enfuir, comme si c’était sa vocation première. Entièrement focalisé sur ce dessein, Vaujour a tout mis en œuvre pour y parvenir. Il raconte le travail de déshumanisation, la violence des QHS, et raconte sa résolution. Maintes fois brisé, il n’a jamais baissé les bras. Mais si cet homme a pourtant été remis en liberté avec une remise de peine de seize ans c’est qu’un travail s’est effectué en lui. La réalisatrice le suit, chez lui, avec sa mère ou son cousin, avec ses copains et le filme de près, en gros plans, en très gros plans. On lit parfois sur son visage la dureté dont il a pu faire preuve mais ce qui frappe avant tout c’est l’apaisement qui transparait. « Ne me libérez pas, je m’en charge », le titre pourrait sonner comme une bravade. A la vision du film il s’éclaire d’un jour nouveau. Au fond des blocs de béton des QHS, Vaujour est toujours resté un homme libre et la renaissance qu’il évoque en parlant de sa sortie, légale, de prison est celle d’un homme aujourd’hui libéré de ses propres schémas de pensé et de la spirale criminelle dans laquelle il était plongé. La dernière évasion de Vaujour était sans doute la plus difficile à accomplir.

Le copieux DVD du film propose en boni, sur un second DVD, plus de deux heures d’entretiens avec Michel Vaujour, trois de ses différents avocats, un ancien co-détenu, avec la réalisatrice, le producteur ou le monteur.

Francis Chérasse

Acheter le DVD de Ne me libérez pas je m’en charge

Publié par Dissidenz le 05/05/2010 à 19:06

Le cinéma de Vincent Dieutre

Vincent DieutreAprès avoir étudié l’histoire de l’art et avoir obtenu un diplôme à l’IDHEC, Vincent Dieutre réalise en 1995 son premier film, Rome désolée. Enseignant à la Femis et à l’université Paris VIII, il a depuis réalisé une dizaine de films dont quatre (Entering Indifference, Bonne Nouvelle, Bologna Centrale et Despuès de la Revolucion) sortent aujourd’hui regroupés en un précieux coffret DVD. Retour sur une œuvre à part.

Bien qu’inscrit dans des projets différents (trilogie des villes pour les uns, trilogie européenne pour les autres), les films réunis ici procèdent de la même démarche stylistique. Des images glanées dans les lieux cadres, Chicago, Paris, Bologne ou Buenos Aires savamment agencées, et, en voix-off, un texte lu par le réalisateur et une seconde voix qui le ponctue. A travers le rapport direct du réalisateur aux lieux qu’il visite ou revisite, à travers le récit de ses expériences et de ses souvenirs, se perçoit la substance réelle de ces espaces traversés. Vincent Dieutre filme l’espace à hauteur d’homme, en confrontant touches impressionnistes et grands axes il restitue la perception de ces espaces étrangers. Les villes étrangères que l’on visite ne sont pas des successions de monuments, ce sont des trajets en bus et des ruelles ordinaires. Les lieux de Vincent Dieutre sont concrets et l’image 8mm ou la vidéo leur confère cet aspect à la fois rugueux et flou du souvenir. Les lieux de Vincent Dieutre sont peuplés de fantômes, ceux des amis, ceux des amants. Il filme la mémoire, la sienne, l’individuelle, et la collective. L’auteur se raconte en voix-off, il raconte la drogue, l’amour, le sexe qu’il filme aussi d’une manière inédite en en restituant le chaos et la chair. Ce qui pourrait tenir de l’essai intellectuel prétentieux et vain est ici avant out une expérience poétique subjective et sensorielle qui frappe juste, au cœur.

La manière cinématographique de Vincent Dieutre est unique, inclassable, bouleversant repères et habitudes. On la qualifie parfois d’absconse, elle est pourtant tout le contraire. Rarement on aura vu, par la seule force de l’évocation, par la conjonction d’images et de sons apparemment disjoints, aussi bien restituées la perception subjective et le travail de la mémoire. Ce cinéma qui « coute dix fois plus cher à sortir en salles qu’à produire », Vincent Dieutre le défend aussi au sein du collectif Point Ligne Plan qui rassemble régulièrement d’autres cinéastes chercheurs comme François Imbert, Arnaud des Pallières ou Chantal Akerman. La sortie de quatre de ses films en DVD est l’opportunité de découvrir ces territoires inédits et de se laisser porter par l’hyper acuité stimulante d’un réalisateur dont il convient de vite mesurer l’importance.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur Bonne Nouvelle
Plus d’informations sur Bologna Centrale
Plus d’informations sur Despues de la Revolucion
Plus d’informations sur Fragments sur la grâce

Voir le site Point Ligne Plan

Publié par Dissidenz le 07/04/2010 à 14:47

Un singe sur le dos : récit d’une rédemption

Un singe sur le dosPhénomène revêtant une infinité de formes, l’addiction n’aura jamais été autant d’actualité que dans nos sociétés modernes où, poussé par les multiples pressions du quotidien, l’être humain ne voit souvent comme seul échappatoire à son malaise que la plongée avec excès dans la consommation de substances diverses. Facile à se procurer, présent partout dans nos vies, l’alcool est une solution simple et facile d’accès aux problèmes qui nous tourmentent tout en conservant son aspect festif, et donc d’apparence inoffensif. Il est intéressant de constater que lorsque le cinéma décide de se pencher sur le sujet de l’alcoolisme, deux des plus célèbres, et plus réussis, films qui en traitent sont l’oeuvre de cinéastes connus avant tout pour leurs comédies : Billy Wilder avec Le Poison et Blake Edwards avec Le Jour du Vin et des Roses. Comme si être expert en humour permettait de relativiser la noirceur de l’homme et de s’emparer de tout sujet dramatique en évitant de sombrer dans le pathos le plus dégoulinant et les effets larmoyants. Un Singe sur le Dos ne tombe pas non plus dans cet écueil, Jacques Maillot -à qui l’on doit Nos Vies Heureuses (1999) et Les Liens du Sang (2008)- sachant rester digne lorsqu’il dresse le portrait d’un alcoolique sur le chemin de la guérison.

Cet homme, c’est Francis, incarné par Gilles Lellouche, vendeur de voiture, mari attentionné et bon père de famille. En faisant le choix d’un personnage auquel pourra s’identifier le plus grand nombre, le film explicite les rouages qui peuvent l’amener à se laisser aller à détruire sa famille en se détruisant lui-même. De soirées alcoolisées en soirées alcoolisées, de pot amical en « dernier verre pour la route », c’est tout un système auquel il s’abandonne totalement qui va finir par broyer Francis et son entourage. A l’aide d’une structure délinéarisée par le biais de flashbacks, le film ne cesse de comparer le pendant et l’après (quelques plans suffisent pour qu’on comprenne la vie du couple avant que la consommation ne se durcisse), la cause et les conséquences. C’est ce qui fait sa force et démultiplie la puissance de la traversée de l’enfer subie par le personnage ainsi que les différentes phases inhérentes à la volonté de s’en sortir, telles que l’acceptation et le sevrage. Un chemin de croix douloureux qui nous permet d’assister aux bouleversantes réunions des Alcooliques Anonymes où, sans pudeur aucunes, ces gens se laissent aller à raconter des expériences touchant à l’intime. C’est durant ces instants fragiles, dénués de tout voyeurisme, qu’Un Singe sur le Dos dévoile toute sa sensibilité.

Mathieu Col

Acheter le DVD, télécharger le film en vidéo à la demande, ou tout simplement plus d’informations sur Un singe sur le dos : cliquez ici

Publié par Dissidenz le 25/02/2010 à 19:04

Tout sur les femmes

Femmes femmesDeux comédiennes aujourd’hui âgées partagent un appartement parisien. Sur les murs s’étalent les photos de vedettes des années 30. L’une d’elle tient encore de petits rôles, l’autre fait de menus travaux. Et elles jouent. Elles rejouent leur gloire passée, rejouent leurs rôles, elles jouent leurs vies dont elles subliment les plus infimes péripéties.

Dès le générique invoquant les stars de l’âge d’or du cinéma de studio, Femmes femmes se place à l’échelle du mythe. Ecrit et réalisé par Paul Vecchiali et co-scénarisé par Noël Simsolo qui y tient aussi un rôle, Femmes femmes est assurément l’un des plus beaux et des plus singuliers enfants d’une génération, celle de la nouvelle vague, nourrie aux grands mythes cinématographiques hollywoodiens et à ceux de l’âge d’or des studios français. Transitions imaginatives, irruption de chansons (formidable travail musical de Roland Vincent), adresses caméra inattendues, Femmes femmes fait preuve d’une inventivité et d’une liberté formelle réjouissantes. Il en va de même des scènes et dialogues dont l’écriture fine et précise est magnifiée par l’interprétation prodigieuse des deux interprètes principales, Hélène Surgère et Sonia Saviange. Passant au sein d’une même scène par des registres violemment contrastés, elles sont tour à tour pathétiques ou drôles, émouvantes ou mutines, raffinées ou vulgaires, complexes et multiples. Portant leurs propres prénoms à l’écran, elles incarnent une certaine idée complète de la féminité.

Pour faire travailler Andromaque à sa partenaire, Hélène réveille chez elle le souvenir d’un enfant décédé et suscite alors une émotion dont on ne sait plus très bien si elle est sincère ou non pour le personnage ou même pour la comédienne. Loin de lui enlever de la force, ce brouillage rend la scène plus puissante encore. Le jeu et la vie entremêlés se confondent, dans et hors du film. Ce qui reste c’est l’émotion, et le spectateur, privé de ses repères habituels de distanciation, la reçoit frontalement. « A quoi faut il croire ? Qu’est ce qui est vrai là dedans ? » demande Hélène à Sonia qui vient de lui faire un grand numéro sur une poignée de billets trouvés dans la rue. Tout et rien serait on tenté de lui répondre. Tout est vrai et tout est jeu. The world is a stage, the stage is a world of entertainment chantait-on dans Tous en scène.

La présentation du film au festival de Venise fit une si forte impression sur Pier Paolo Pasolini qu’il fit rejouer une scène du film aux deux comédiennes l’année suivante dans Salo ou les 120 journées de Sodome. Aujourd’hui disponible pour la première fois en DVD, Femmes femmes y est présenté accompagné de nombreux suppléments : interviews de Paul Vecchiali, Noël Simsolo et Hélène Surgère ou analyse de la dernière séquence du film par Vecchiali, autant d’éléments faisant de cette sortie un évènement à la hauteur de l’importance de ce film à réhabiliter de toute urgence comme l’un des plus importants du cinéma français de l’époque.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur Femmes femmes

Publié par Dissidenz le 10/02/2010 à 17:45

L’histoire enluminée

La Chambre obscure
Au XIVème siècle, Aliénor, dépositaire du savoir médicinal de son père, se rend au chevet du Roi de France pour soigner le mal dont il souffre. Ayant réussi son entreprise, elle se voit offrir par le monarque la possibilité d’épouser l’homme de son choix. Elle jète son dévolu sur Bertrand qui la prend pour femme contre sa volonté. Sitôt marié, Bertrand quitte le foyer. Aliénor découvre bientôt qu’il a rejoint la République de Sienne et qu’il en aime une autre : Lisotta.

Adapté de l’un des 100 récits matriciels du Décameron de Boccace, La chambre obscure s’inscrit dans la tradition française d’un cinéma de l’histoire revisitée. La filiation revendiquée par la réalisatrice Marie-Christine Questerbert avec le Lancelot du lac de Bresson et le Perceval le Gallois de Rohmer a en effet du sens tant La chambre obscure semble en être une somme tant qu’un prolongement. Épure Bressonienne et gout Rohmerien d’une place prépondérante accordée au langage s’accordent pleinement et la représentation stylisée, revisitée, de l’époque est commune aux trois films. La modernité de cette vision du moyen-age est présente dans le récit d’origine où une subtile inversion des rapports amoureux entre l’homme et la femme – c’est elle qui chasse et ruse pour mettre l’homme dans son lit - en fait presque un pamphlet féministe avant l’heure en faisant du désir féminin le moteur de l’intrigue et en confiant, entre autres, à la femme le savoir médecin. Cette modernité thématique se retrouve dans les partis pris picturaux de la réalisatrice. Très inspirée par la peinture de l’époque, la réalisatrice en retrouve l’intensité. Les décors épurés, quasiment réduits à l’abstraction, sont soutenus par de franches couleurs, sublimées par le remarquable travail du chef opérateur Emmanuel Machuel - qui avait également travaillé sur le Van Gogh de Pialat ou… L’argent de Bresson. Les anachronismes discrets achèvent de donner au film une dimension atemporelle, quasi fantastique, alors même que l’on sait toujours où –quand- l’on est. Dans ce moyen-age revisité dont la relecture s’avère à plus d’un titre fascinante, les comédiens tiennent malgré tout la place centrale. A la froide virilité d’un excellent Melvil Poupaud répond la bouillonnante résolution de Caroline Ducey, dont le jeu tout en nuances confère au personnage toute sa complexité. Porté par ce séduisant couple secondé par des seconds rôles parfaitement choisis - Jacky Berroyer en Roi de France, Mathieu Demy, Sylvie Testud ou le remarquable Hughues Quester, frère de la réalisatrice - le film est un conte enchanteur et charnel, un objet à part, tout autant héritier d’une tradition cinématographique à laquelle il fait honneur que créateur d’un espace inédit.

Le film sera disponible en DVD le 23 février, avec des sous-titres optionnels en anglais, et en bonus, une préface de Hervé-Joubert Laurencin.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur La chambre obscure

Publié par Dissidenz le 13/10/2009 à 18:30

2 Films de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic

L'autrePatrick Mario Bernard et Pierre Trividic (Dancing) sont doublement à l’honneur cette semaine avec les sorties en DVD de Ceci est une pipe et L’autre. D’un film à l’autre, du moyen au long métrage, les images et thématiques se répondent et se complètent. Forme de journal auto-fictionnel, Ceci est une pipe - réalisé en 2000 pour Canal Plus - nous donne à voir le travail de création autant que la vie intime de ce couple d’artistes confrontés à la réalisation d’un film de commande. Passionnante réflexion sur l’image, cette plongée dans l’intimité intellectuelle et physique des auteurs (la sexualité y est explicite, naturelle et évidente) est fascinante à plus d’un titre. On retrouve beaucoup de ce rapport à l’image dans L’autre, fiction réalisée en 2008, étude sur la jalousie adaptée d’un livre de Annie Ernaux. Porté par une Dominique Blanc prodigieuse, L’autre confronte son héroïne à l’image fantasmée d’une rivale qui devient peu à peu le reflet de ses névroses. Plongée dans une ville où la foule anonyme coule en flux ininterrompu, elle voit le monde se distordre par l’altération de son regard. Film dans lequel le formidable travail sur l’image et le son a autant de sens, si ce n’est plus, que le verbe, L’autre est une véritable expérience de cinéma et l’œuvre de deux artistes qui confirment là qu’ils font partie des cinéastes français les plus fascinants.

Plus d’informations sur Ceci est une pipe
Plus d’informations sur L’autre
Lire aussi la chronique sur L’Autre

Publié par Dissidenz le 16/09/2009 à 6:55

Ma journée de la jupe

La journée de la jupeIl y a deux façons de voir le film de Jean-Paul Lilienfeld : avec des a priori ou sans a priori. Avec des a priori : c’est un film réac’ bourré de clichés à la gloire des valeurs républicaines de droite, un danger public pour la démocratie et l’égalité des chances, une supercherie manipulatrice et complaisante qui avance masquée pour mieux stigmatiser la banlieue, la preuve ça montre les Arabes comme ci et les profs comme ça, etc etc…
Sans a priori : c’est tout d’abord un film de cinéma (bien que diffusé en premier lieu à la télévision, sur Arte –les financements traditionnels du cinéma s’étant montrés particulièrement frileux face à un sujet annonciateur de polémiques sans fin). Donc un film avec des personnages –magnifiquement interprétés par Isabelle Adjani et les jeunes non professionnels l’entourant (définitivement plus attachants car plus humains, plus complexes, que ceux, trop brillants, d’Entre les murs). Un film avec un parti pris de mise en scène atypique, oscillant de façon inattendue entre la tragédie et le burlesque, l’hystérie et le sourire, le mélodrame, oui (et alors ?), et le thriller, assumant aussi son désir de cinéma et ses maladresses à visage découvert, osant l’exercice équilibriste d’une fiction réaliste sans revendication idéologique. La force et la faiblesse du film de Jean-Paul Lilienfeld c’est ainsi d’avoir joué avec le feu, en filmant un constat social, en mettant en scène une réalité, sans considération particulière pour la pensée politiquement correcte du moment. Tout ceci n’aurait aucune importance si le “politiquement correct”, fidèle à la tradition, se situait du côté habituel du curseur. Mais voilà, rien n’est moins sûr et c’est cela qui dérange dans La journée de la jupe, largement médiatisé et politisé au-delà de ses prétentions. D’une réalité mise en scène, on passe à un complot politique, théorisé par ceux qui ont condamné d’avance une fiction qui, parce qu’elle est interprétée et récupérée par les uns ou a contrario par les autres, ne peut au final que tenir des propos douteux voire fascisants.
Le phénomène déclenché par La journée de la jupe traduit finalement plutôt, au-delà du film, les tourments de la société actuelle, tiraillée entre les extrêmes, en réaction à un immobilisme du centre, chaque jour plus béant, dont les valeurs, fluctuantes et interchangeables, exaspèrent avec raison ceux qui croient encore… (mais en quoi ? La crise des extrêmes n’est pas en reste…).

Il y a des sujets qui sont explosifs (la banlieue, la religion, la prison etc.), régulièrement récupérés par les partis extrêmes ou au contraire les dominants, et qui provoqueront toujours moult polémiques dès lors que l’on n’adoptera pas le point de vue de la victime attitrée. Et dans La journée de la jupe, ce qui n’est pas acceptable dans une société où l’affirmative action à l’américaine est devenue la règle tacite, c’est que les victimes sont aussi des bourreaux. Alors les quolibets n’ont pas fini de pleuvoir, les procès d’intention aussi, et la chasse aux sorcières peut commencer (cette seule phrase est déjà susceptible d’être taxée de réactionnaire aux yeux de l’intelligentsia des partis extrêmes, dont le discernement supérieur est bien entendu incontestable, tant pis…).
Si le film de Jean-Paul Lilienfeld n’est pas sans défauts, notamment dans la volonté du réalisateur de caser toutes ses réflexions ou réminiscences –il a grandi à Créteil– en 1h30 de programme, il a le courage –certains diront la naïveté– de poser les questions sans auto-censure, et ce faisant d’être paradoxalement politique dans sa façon d’être apolitique car… ni de gauche, ni de droite, n’en déplaisent à ceux qui voulaient voir un autre film –ce film “bon militant” (de propagande, en somme), testé, estampillé et approuvé, qui ne laisse la place à aucune ambiguïté et attaque les vrais responsables de tous les maux de la société. Qui donc ? En tout cas, certainement pas chaque citoyen, de façon indifférenciée. Non pas forcément que nous soyons tous coupables, mais ce qui est sûr c’est qu’il en faut un (c’est quand il y en a plusieurs que cela devient problématique !!!…).

Bref, La journée de la jupe coupable, oui, d’être une fiction insuffisamment “cinématographique” pour être politiquement correcte aux yeux de ses détracteurs : un revolver, une prise d’otages, le GIGN, la Ministre de l’Intérieur dépêchée sur place, tout cela est beaucoup trop réaliste, tout en étant invraisemblable et caricatural, pour que le film ne soit pas qualifié de tendancieux ! S’il avait voulu plaire à tous, Jean-Paul Lilienfeld aurait plutôt dû faire intervenir Fox et Mulder ou un beau vampire ténébreux pour que le film soit cinématographique et non plus bassement politique. Coupable, donc, d’être un film au lieu d’un manifeste ou d’un pamphlet annonçant d’emblée sa couleur. Chacun à sa place, il n’est pas –et n’a jamais été– de bon ton de mélanger les genres, les gens, les classes, les goûts et les couleurs justement. Pourtant il y a autant de journées de la jupe que de jours dans une année. Alors, vous aussi, faites-vous votre propre idée en voyant le film, si elle n’est pas déjà toute faite bien sûr…

Françoise Duru


Le film sort en DVD le 23 septembre. Cliquer ici pour commander le DVD.

La journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld (2008, France)
Avec Isabelle Adjani, Denis Podalydès, Yann Collette, Jackie Berroyer
Sonia (Isabelle Adjani) est professeur de français dans un collège “difficile”. Confrontée à la difficulté d’enseigner et au départ de son mari, elle est au bord de la dépression nerveuse. Le jour où elle découvre un revolver dans le sac d’un de ses élèves, elle s’en empare : dans la confusion, un coup part et blesse l’élève à la jambe. Son dérapage la propulse, malgré elle, dans une véritable prise d’otages : intervention policière et politique, panique des parents, réactions du proviseur et des autres professeurs, arrivée en force des médias… À la faveur de ce huis-clos, les masques tombent. L’extérieur s’invite à l’intérieur…

Voir la bande annonce :

Pour en savoir plus : cliquer ici pour voir l’entretien avec le réalisateur.

Publié par Dissidenz le 05/08/2009 à 15:18

In girum imus nocte et consumimur igni

PalindromesBouleversée par l’enterrement de sa jeune cousine, Aviva, 12 ans, annonce à sa mère son désir de maternité. Prête à tout pour y arriver, elle est sur le point d’avoir un enfant mais est contrainte à l’avortement par ses parents. Elle fugue et entame alors un voyage dans l’espoir d’enfin accéder à son rêve. Enfant terrible du cinéma indépendant américain, Todd Solondz fut remarqué dès son deuxième film, Bienvenue dans l’âge ingrat, avant d’obtenir la reconnaissance internationale et une floppée de prix pour Happiness, peinture d’un cynisme sans équivalent d’une middle-class américaine totalement névrosée, au bord de la folie. Solondz y jouait déjà avec les repè(ai)res moraux en feignant de ne prendre acte d’aucun tabou pour mieux bousculer ses spectateurs, fatalement complices du malin plaisir que le cinéaste prend à les secouer.

Palindromes, s’inscrit dans cette voie, celle d’une remise en question de balises morales tenues pour acquises. Le film au titre programmatique prend la forme d’une boucle et Aviva, à l’issue de son périple, reviendra à son point de départ, plus vraiment la même mais pas vraiment changée. Conçu comme une série de tableaux, le film confronte la jeune héroïne à de multiples personnages et situations à travers différentes incarnations de l’adolescente. Tour à tour brune au cheveux bouclés, elle devient rousse à la blancheur virginale quand il s’agit d’avorter ou trentenaire afro-américaine quand elle intègre une maison refuge pour les enfants abandonnés. Aviva passe ainsi des bras d’une mère aimante -interprétée par la formidable Ellen Barkin- dont l’argumentaire en faveur de l’avortement de sa fille est totalement atroce, à ceux d’un routier avec qui elle passera une nuit au motel avant d’atterrir donc dans une communauté pour enfants où l’on s’entraine à chanter et danser des hymnes à la gloire de Dieu ou contre l’avortement, relecture cauchemardesque et jusqu’au boutiste de la communauté chapeautée par Lilian Gish dans La nuit du chasseur. Il en est ainsi de tous les stéréotypes abordés par le film : ils sont poussés dans leur logique jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’absurde. C’est l’une des forces de Todd Solondz de pousser les situations jusqu’à leurs extrémités. Certaines scènes, comme celle du premier dialogue entre Aviva et sa mère à propos de l’avortement, sont ainsi étirées jusqu’au malaise, jusqu’à la gêne pour le spectateur qui se retrouve ainsi témoin et prisonnier d’un déballage hystérique de sentiments. Là où n’importe quel autre réalisateur couperait, Solondz laisse tourner et appuie encore.

Moins ouvertement cynique et provoquant que Happiness, Palindromes distille par touches une véritable poésie et fait même preuve d’une certaine tendresse pour l’héroïne de son conte. Maternité, avortement, pédophilie, le film s’attaque à des sujets difficiles sans jamais reculer devant les problématiques qu’il pose et mise constamment sur l’intelligence d’un spectateur prêt à remettre en question ses certitudes. Loin de tous les aspects branchés d’un cinéma indépendant américain versant parfois dans l’auto-caricature, Palindromes pourrait bien représenter tout ce que l’on est en droit d’en attendre. Par ses audaces narratives, sa façon de s’attaquer à des problématiques complexes et son jusqu’au boutisme, Palindromes définit un passionnant territoire d’expérimentations et de réflexions et offre une vision absolument sans concession d’une civilisation américaine pourrie par sa conception binaire du monde.

Longtemps attendu en France, le DVD est enfin disponible. On regrettera éventuellement l’absence de bonus sur un film dont il y aurait beaucoup à dire sur l’univers très particulier d’un cinéaste aussi culte que Todd Solondz.

Francis Chérasse

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