Deux films français, dans l’actualité, ont été tournés intégralement à l’étranger. Une fiction à Los Angeles et au Mexique, Julia d’Erick Zonca, en salles depuis le 12 mars ; un documentaire dans le quartier de Shinagawa à Tokyo, Young Yakuza de Jean-Pierre Limosin, à sortir le 9 avril. Deux économies très différentes, et des conditions de financements et de tournage peu comparables. Néanmoins un commun attrait pour le lointain peut les rapprocher, qu’il soit curiosité pour une culture à nos yeux opaque ou séduction d’un ailleurs dont les images se sont installées dans nos salles. C’est dans cette perspective que nous sommes allés nous entretenir avec Jean-Pierre Limosin, Erick Zonca et son producteur François Marquis, ainsi qu’avec Bruno Dumont dont l’avant-dernier film, Twentynine Palms, se déroulait dans les déserts californiens, et qui a en projet un nouveau film « américain ».
Que le cinéma français parte à la rencontre de pays étrangers n’est pas nouveau. De Méliès à Ophuls, de Renoir à Demy, les cinéastes n’ont pas attendu la fin du siècle pour travailler ailleurs. Mais c’était la plupart du temps une émigration, une intégration durable dans un autre système, voire un exil – le cinéma américain est le produit de ces transports, notamment allemands avec Fritz Lang, Billy Wilder, Ernst Lubitsch, Robert Siodmak et tant d’autres.
Il s’agissait toutefois d’une histoire collective, celle des guerres, des dictatures, des exils aussi bien que des opportunités commerciales liées au potentiel économique d’un art encore nouveau. Cette Histoire n’est bien sûr pas finie, mais dans la grande majorité des cas il s’agit désormais d’histoires individuelles, de paris ou de défis personnels, de propositions esthétiques singulières. Les cinéastes contemporains furent et sont tous des spectateurs, et tout particulièrement en France où le cinéma américain, aussi bien que le cinéma japonais, a été découvert, analysé, suscitant de nombreuses vocations. La forte attirance qu’exercent l’Amérique et l’Asie sur le cinéma européen a bien sûr ses racines dans la cinéphilie, telle qu’elle s’est développée dans les années 1950. Le cinéma américain reste dans le viseur des plus jeunes cinéastes français, et pas forcément sur le mode d’une délocalisation parodique ou du simple hommage : Le Tueur de Cédric Anger montrait par exemple combien l’imaginaire américain pouvait servir à une description rigoureuse de Paris.
Mais partir à l’étranger est un trajet inverse. Il s’agit précisément d’aller à la rencontre, non pas d’un cinéma, mais d’un territoire. Pour dissiper l’aura des images qui ont tant séduit ces cinéastes ? François Marquis explique qu’Erick Zonca était attiré par deux choses, « la mythologie américaine et l’envie de tourner en anglais aux Etats-Unis. La réalité s’est imposée avec le sujet. » Ce qui veut dire mettre l’image, la légende, à l’épreuve du réel. Zonca et Dumont avouent que c’est le territoire, paysage ou frontière, qui les a d’emblée attirés. « L’envie de rendre du sens aux images qu’on nous envoie, résume Dumont, d’aller dans les lieux où la plupart des films américains se tournent. »
Rendre du sens passe selon chacun des cinéastes interviewés par une perte de repères. Dumont parle d’impressionnisme, Zonca avoue s’être arrimé à la vitesse du thriller, et Limosin évoque l’opacité du milieu des yakuzas représenté dans son film, mais encore l’opacité du Japon où il tourne régulièrement, et le sentiment de « direct » que procure l’immersion dans un pays et une langue étrangère : « ce que j’aime bien à chaque fois que je travaille là-bas, c’est que je n’ai pas d’interface avec les Japonais. Il y a quelque chose de l’ordre du direct », des sensations, « qui prohibent la simulation ». Paradoxalement, la perte partielle ou complète du sens induit par la confrontation avec une langue étrangère est un bénéfice, une manière d’être plus directement en prise avec les signes d’une culture, la matière d’une langue, la présence d’un corps et l’expressivité d’un visage. Mais cette perte de repères, comme le rappelle Limosin, n’est pas un accès à la transparence et à la vérité nue : plutôt l’occasion de soigner l’interface entre le cinéaste et le monde. Cette interface est évidemment l’image, et l’on comprend qu’inventer une manière d’être dans un pays étranger, cela veut dire inventer l’image. En acceptant la proposition de Takeshi Kitano de s’inspirer d’accents entendus dans la rue, en marquant la présence d’une traductrice, voire d’un traducteur automatique, en renforçant ou en enlevant les obstacles dressés entre le sens et le signe.
Tout cela ne va bien sûr pas sans problèmes de production ou de distribution, dans le travail avec des équipes, des mentalités, des systèmes et des publics étrangers. Il est inévitable que la globalisation puisse représenter un atout (la multiplication des ressources financières) autant que poser de multiples problèmes, tant les systèmes, les attentes, les conceptions du cinéma sont différentes. Erick Zonca, François Marquis, Bruno Dumont les évoquent longuement dans leur entretiens respectifs. Seul Jean-Pierre Limosin a tourné avec une équipe française, bien sûr en raison du format plus souple du documentaire. Mais chacun s’accorde sur un point : partir à l’étranger, c’est aller chercher des ressources ignorées, une capacité d’adaptation au réel ; c’est ébranler son propre système afin de fabriquer des images déprises des habitudes et des lieux communs.
Bastien Hader
Lire l’entretien avec Jean Pierre Limosin
Lire l’entretien avec Erick Zonca
Lire l’entretien avec François Marquis
Lire l’entretien avec Bruno Dumont
Les rééditions de films de patrimoine jouent un rôle crucial. Traditionnellement, elles permettent de rééclairer certains films plus ou moins oubliés au cours du temps, de rendre une actualité à un cinéaste vivant ou mort, de sortir les œuvres de leur musée. Sans ces rééditions, nombreux sont ceux qui n’auraient pas pu découvrir toute l’œuvre de Hitchcock ou de Fritz Lang.
Un majordome britannique est « perdu » au jeu par le Lord qui l’emploie et doit suivre son nouveau maître aux Etats-Unis. Il est alors tiraillé entre son nouveau patron, sorte de cow-boy mal dégrossi ayant réussi dans les affaires, et la maîtresse de maison qui rêve d’exporter l’art de vivre européen dans son village américain tout en civilisant son mari. Finalement en lutte pour son affranchissement, Ruggles finit par ouvrir un commerce et donnera à tous les autochtones une leçon magistrale en leur récitant la déclaration d’indépendance. Ruggles est l’archétype de l’individu qui, en franchissant une barrière d’une classe à l’autre, acquiert sa liberté en même temps qu’il s’accomplit en tant qu’homme. Le personnage américain est taillé pour la réussite.
Le récent President’s Last Bang d’Im Sang-soo raconte ainsi les derniers jours en 1979 du président coréen coréen comme une farce, un enchaînement de décisions grotesques et incompréhensibles, tant la distance déforme la réalité. A cet égard, l’autarcie et l’injustice des sphères de pouvoir asiatiques peuvent être assimilées au cinéma à des zones de non-droit. Le capitalisme est encore plus sauvage en Asie qu’ailleurs, et la tendance du cinéma américain à présenter l’ascension sociale comme une prédation meurtrière se retrouve aussi bien à Hong-Kong qu’au Japon. Un mot revient souvent dans la bouche des cinéastes asiatiques pour caractériser l’empire qu’ont construit leurs père : la monstruosité. Blood & Bones de Yoichi Sai raconte par exemple l’influence grandissante d’un immigré coréen dans un quartier japonais, en devenant peu à peu usurier et en faisant craindre son intempérance et sa violence. Le pouvoir se confondant avec celui du père, l’ascension sociale est souvent empêché par l’image d’un état violent et injuste.
réveille la conscience politique de la foule comme de l’atelier, provoque des émeutes dont il devient à ses dépens le porte-parole. Au temps du muet, aucune voix individuelle ne s’élève véritablement, c’est tout le corps social que l’homme burlesque remue. Il fallait peut-être le parlant pour qu’une voix s’élève en particulier, pour qu’un individu parvienne à se frayer un chemin singulier dans la foule. Chantons sous la pluie en donne une mémorable illustration, lorsque Don Lockwood (Gene Kelly) retrace la piteuse carrière de cascadeur du cinéma muet qui a précédé sa gloire : on dirait que seul son récit récupère et rend une dignité à son passé, qu’aucune légende n’est possible sans une voix.
3. Prédateurs. Un an avant Lady for a day, Scarface d’Howard Hawks définissait un autre modèle de fiction : l’ascension sociale dépeinte comme un instinct meurtrier. Même quand le portrait psychologique tempère sa soif de profits, Tony Camonte est décrit comme un prédateur. Condition sociale et souci de la famille sont un poids tel que seul le meurtre permet de s’enrichir. Nécessaire, le meurtre propulse le héros en même temps qu’il signe sa fin : mouvement tragique que L’Enfer est à lui de Raoul Walsh résume parfaitement, lorsque James Cagney exulte en s’adressant à sa mère : « Made it Ma! Top of the world!» Si la veine Capra ne s’est pas ramifiée dans le cinéma américain sans prendre une apparence plus complexe et moins farouchement utopique, la veine Scarface n’a pas essentiellement changée. Les meurtres se font simplement plus nombreux et la psychologie moins sommaire : le conflit oedipien n’est plus suffisant pour expliquer le tempérament de Tony Soprano de la série créée par David Chase, du Tony Montana du Scarface de De Palma, ou pour prendre l’exemple le plus récent, du baron de la drogue Frank Lucas dans American Gangster (Ridley Scott), l’ambition de ce dernier étant d’offrir un contre-pouvoir afro-américain autonome face aux réseaux de la Mafia.
L’issue est connue, le personnage reste une énigme, le fait-divers est la partie solide d’une réalité entièrement malléable. Il est ainsi un support idéal de fiction pour les auteurs. Un instant, un acte, trop énorme pour avoir été inventé, sur lequel ils pourront projeter ce qu’ils désirent. De quelques lignes relevées dans un journal, Claude Chabrol aura ainsi pu dans La cérémonie traiter mieux que jamais de l’un de ses sujets de prédilections, la « petite bourgeoisie provinciale», et réaliser un des films les plus pertinents sur la « lutte des classes » ordinaire. René Allio a tout compris quand il adapte pour le cinéma Moi Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère d’après les écrits du meurtrier et les recherches de Michel Foucault. En confiant les rôles des protagonistes principaux du drame à des habitants de la région sans aucune expérience d’acteur, il donne à ses personnages une épaisseur supplémentaire. Et en décidant de confier les rôles de gendarmes et de magistrats à des comédiens professionnels, il affirme d’un geste fort une vérité évidente : le fait-divers est par nature un instant figé, il ne connaît aucune autre temporalité que celle de l’acte criminel, il s’arrête là où commence sa judiciarisation (
, le prétoire est souvent le lieu où s’écrit rétrospectivement le parcours de l’assassin, de ses motivations aux circonstances du drame que le procès permettra d’éclaircir. Ce qui fait la spécificité du fait-divers comme objet, c’est qu’il est à la fois le point de départ et l’aboutissement du récit. Le film d’Otto Preminger est ainsi une parfaite illustration des problématiques liées au traitement de l’affaire criminelle sous l’angle du fait divers. Un militaire est accusé du meurtre de l’homme qui a violé sa femme. Durant tout le temps du film qui sera celui du procès, Preminger, adaptant ici un roman à succès, démontre l’incapacité de la justice à saisir la vérité sur les causes et les circonstances exactes du meurtre. Un jugement sera prononcé, dont une ironique pirouette finale soulignera l’absurdité. Ne restera au bout du compte que l’élément objectif, point de départ et point final, le fait-divers : un homme en a tué un autre. 
avec laquelle son cinéma entretient des affinités profondes. Prête à tout, par exemple, liait l’ambition dévorante d’une présentatrice météo (Nicole Kidman) et la progression d’une rumeur qui se propage dans son entourage, puis dans les journaux, menant à sa condamnation : celle d’être à l’origine de la mort d’un mari trop possessif et casanier (Matt Dillon). Au cœur du système hollywoodien, Gus Van Sant s’intéresse comme Fritz Lang aux mécanismes des médias, et se sert du fait divers pour figurer un bruit qui enfle, une rumeur qui prend corps, le pouvoir de l’information qui fabrique d’elle-même l’évènement.
Bien que tiré d’un roman, Paranoid Park poursuit dans cette voie. Un adolescent commet malgré lui un crime. Au lycée, il est entendu par des inspecteurs, mais c’est le même masque d’incompréhension qu’il arbore partout ; peut-être n’a-t-il d’ailleurs pas encore réalisé sa responsabilité dans l’affaire. Y-a-t-il encore une faute quand la mort est absurde et involontaire ? Le problème de Gus Van Sant n’est de toute façon pas là, il consiste plutôt à ouvrir la bulle où flotte la jeunesse américains vers le monde extérieur. La mort déclenche moins la culpabilité que cette ouverture vers le dehors, vers toutes sortes de dehors : la mort du policier aussi bien que la guerre en Irak. Manière d’excéder le simple fait divers, d’excéder aussi le cinéma des années 90 qui faisait souvent de la télévision une machine vicieuse qui propulse vers la gloire tout en piégeant celui qui y met les pieds. A l’écart de la télévision, le monde crée par Gus Van Sant est d’autant plus inquiétant qu’il n’a désormais plus de limites.
“Les cinéastes rock ça n’existe pas”, nous disait F.J. Ossang, à la sortie de la projection de Silencio, son nouveau court métrage tellurique présenté au dernier Festival Paris Ciné (
Mais « l’esprit rock », c’est ailleurs qu’il faudra aller le chercher. On le trouvera finalement bien davantage dans des films qui ne traitent pas de la musique mais de la jeunesse elle-même : La Fureur de Vivre de Nicholas Ray avec James Dean et L’Equipée Sauvage de Lazlo Benedek avec Marlon Brando étalent ainsi aux yeux de l’Amérique et du monde le malaise d’une jeunesse en rupture avec les valeurs de ses aînés. Et si la facture très classique de ces films n’a en soit rien de rock ‘n’ roll, si aucun de ces deux films ne contient le moindre titre rock, on en est bien plus proche dans le propos. Les liens à venir entre rock ‘n’ roll et cinéma se tisseront à l’aune de cette dichotomie : d’un coté des produits d’exploitation misant tout sur une imagerie à des fins plus ou moins louables, de l’autre des œuvres qui tiennent davantage du manifeste contre culturel.