Après Aie et Gentille, Sophie Fillières continue a creuser le sillon d’un cinéma intime et loufoque à l’écriture aussi ciselée que le sont ses personnages. Un chat un chat est l’histoire d’un écrivain en panne d’inspiration. 35 ans, un fils, en attendant d’emmenager dans son appartement en réfection elle réside chez sa mère. Une jeune fille va tenter de s’imposer à elle comme sujet de son prochain roman. De ces bases anxiogènes, Sophie Fillières tire le portrait fouillé et plein de finesse d’une femme au tournant de sa vie et révèle le potentiel comique jusqu’ici sous-exploité d’une Chiara Mastroiani aussi touchante que drôle. Rencontre avec la réalisatrice.
Comment avez vous débuté ?
Très simplement puisque j’ai fait la FEMIS. Je ne connaissais personne dans le cinéma, mes parents ne voulaient pas que je fasse ça et j’avais fait des études qui n’avaient rien à voir, gestion à Dauphine, Paris IX, j’ai une maîtrise de finance fiscalité, en ayant ramé pour l’avoir car j’étais franchement nulle. Tous les ans j’appelais pour le concours de l’IDHEC et on me disait « non, c’était il y a six mois » ou « non, c’est dans six mois », j’étais mal organisée. Quand j’ai eu ma maîtrise j’ai à nouveau appelé en me disant que je n’allais pas faire un DESS de gestion et on m’a dit que l’IDHEC était devenue la FEMIS. J’ai été de la première promo, en 1986. J’avais aussi fait un concours de scénario organisé par le ministère de la culture et de la jeunesse à l’époque, il fallait écrire un long métrage sur un sujet impliquant des jeunes, des problématiques de jeunes, c’était ouvert à tout le monde, y compris des gens confirmés, et j’avais gagné. Probablement parce que c’était plus intéressant pour eux de faire gagner une toute jeune fille. Cela m’avait encouragé mais sans la FEMIS je n’aurais jamais eu le courage d’aller frapper aux portes, et mes parents n’ayant rien à voir avec le cinéma cela a été une ouverture. J’ai eu la chance que mon court métrage de fin d’études ait le prix Jean Vigo ce qui m’a aidé à faire mon premier long métrage, Grande petite en 1994, produit par mon oncle qui après avoir fait plein de métiers se lançait dans la production. Sa boite a fait faillite, pas uniquement à cause de moi, et j’ai donc fait mon deuxième film, Aie, avec Martine Marignac.
Comment s’est fait votre rencontre avec Martine Marignac ?
Par l’intermédiaire de la personne avec qui je vivais à l’époque et qui la connaissait bien. Je la connaissais un petit peu, je lui ai fait lire ce que j’avais, ça lui a plu. J’ai accroché très profondément avec Martine sur le scénario de Aie et depuis, sur Gentille et Un chat un chat, c’est vraiment une interlocutrice intéressante pour moi. C’est quelqu’un qui a d’abord beaucoup de métier, avec une vraie ligne de production, c’est aussi quelqu’un qui accompagne énormément ses auteurs, pas en terme de lecture de scénario permanente, ce que je lui fait lire est déjà bien avancé, mais elle dit vraiment ce qu’elle pense, ce qu’elle aime et ce qu’elle n’aime pas, c’est précieux.
Quel a été le point de départ de Un chat un chat et comment avez vous développé le projet ? Comment travaillez vous l’écriture ?
Je sortais de mon précédent film Gentille et j’étais dans cette phase d’impossibilité de commencer autre chose. Je me suis retrouvée un peu comme si je n’allais plus pouvoir écrire, sans angoisse mais avec un réel sentiment d’impuissance. Alors tout en me disant que ce n’est évidemment pas très original j’ai décidé de partir de ça plutôt que subir cet état durant un ou deux ans. Avec aussi l’envie de contourner ce que l’on a l’habitude de voir sur l’écrivain face à sa page blanche, traiter cela de manière décalée. J’avais aussi l’envie d’écrire un rôle un peu conséquent pour ma fille (NDLR : Agathe Bonitzer) qui commence à devenir comédienne. Je suis donc partie de l’idée de cette rencontre. Une rencontre assez épurée, sans enjeu direct, ce n’est pas de l’amitié, ce n’est pas sexuel, ce n’est pas de l’amour ni du travail, juste qu’elle se retrouve dans ce nœud là de la jeune fille qui demande à devenir à le sujet de son roman à cette écrivain qui n’arrive plus à écrire mais qui refuse l’intrusion intempestive et saugrenue de cette jeune fille, et de faire ressortir de cette relation une rencontre. Je partais donc comme toujours de quelque chose de très ténu. Je ne partais même pas de l’idée mais d’un dialogue qui voulait dire ça. Partant de là mon écriture est assez lente, même si j’écris en trois ou quatre fois dont sortent des dizaines de pages que je considère très vite comme définitives. Je pars d’une situation qui dessine un personnage ou d’un dialogue qui n’appelle qu’une seule réponse possible, un seul autre dialogue et ainsi de suite. J’écris assez lentement car j’ai besoin que la phrase soit d’une absolue justesse. Je peux mariner trois heures sur une phrase, sur une inversion à l’intérieur d’une phrase, sur un point virgule à la place d’une virgule, j’ai besoin de sentir que cela ne pouvait pas être écrit autrement. Après je sais que c’est là et je m’appuie dessus. Je suis bien obligée parce que je n’ai pas, du moins durant les vingt ou trente premières pages, le fil continu du film ou sa fin… Les premières pages viennent comme elles viennent, une scène, un dialogue en appelant une autre, cela va assez vite, mais une fois que j’ai ces trente pages je peux rester trois mois sans écrire. J’ai besoin que cela se consolide sans que j’y touche. Quand j’ai le premier tiers je commence à penser à une fin et à ce moment là se dessine le mouvement du film, j’écris le deuxième tiers. C’est un processus qui peut me prendre un ou deux ans mais sans acharnement, si ça ne vient pas tant pis. Je peux tourner quatre heures autour d’une phrase mais une fois qu’elle est là je n’y touche plus, ou rarement. Je ne multiplie pas les versions. J’ai besoin de sentir l’exactitude, la précision. Je pars aussi d’images purement cinématographiques et en l’occurrence c’est celle de cette fille , somnambule, qui fait des gâteaux en dormant. C’est une idée que j’avais eu il y a très longtemps et que je voulais déjà mettre dans mon film précédent, une idée forte de cinéma, le somnambulisme, mais pas traitée sous l’angle habituel des bras tendus sur le balcon. Là se dessine forcément quelqu’un à qui tout ce qui va arriver, même si c’est petit, aura la forme d’une aventure.
C’est l’amour des mots, du langage qui guide votre plume ?
J’ai un amour du langage, mais je pars quand même avant tout de situations. Pour Gentille je suis partie de l’idée d’une fille qui demande à se faire tirer le portrait par un caricaturiste, qui prend ce risque et qui a cette confiance là. Après me viennent ce qui sont à mes yeux les bons dialogues pour aller avec cette situation mais cela part quand même d’images. J’aime faire parler les personnages, surtout si c’est pour les filmer. J’ai déjà essayé d’écrire pour le théâtre, j’aime bien, j’y prends du plaisir, mais au bout de trois pages l’idée que ça ne va pas être filmé m’inhibe complètement. J’aime montrer les gens qui parlent, pas seulement les faire parler, mais se poser la question de comment les filmer, comment ils se tiennent, les gestes qu’ils font, les silences. Le fait que ce soit filmé et projeté sur un écran me stimule et me met à la bonne distance des choses. Cela part avant tout d’images mais le langage est important pour moi, oui. J’aime que les gens aient du mal ou non à s’exprimer, que le langage soit là, remis en question par l’enfant qui ici questionne le sens des choses, qu’il y ait toutes les strates où le langage se manifeste. La scène où le personnage d’Anaïs récite par cœur à Célimène la lettre d’amour qu’elle a volé dit beaucoup pour moi du cinéma, de sa puissance évocatrice, de ce qu’on arrive à convoquer comme images.
Ecrire pour un autre cinéaste ?
J’aimerais beaucoup, je le fais déjà un peu de temps en temps, je travaille comme co-scénariste. C’est assez reposant. Il m’est arrivé de complètement co-écrire avec quelqu’un dont je me sentais proche mais j’aime aussi arriver sur un projet déjà solide, dont la structure est déjà là. J’aime me plonger dans une scène, en reprendre les dialogues ou la situation. J’ai quasiment autant de plaisir à écrire pour moi que pour quelqu’un d’autre, c’est même plus facile. C’est aussi rencontrer l’univers de quelqu’un, s’y faufiler.
Filmer les mots d’un autre ?
Je l’ai un peu fait en reprenant une pièce remise en scène en studio, tournée en trois semaines. C’était intéressant, il y avait un double enjeu, respecter la mise en scène en trouvant ce qu’il pouvait y avoir de cinématographiquement fort. Filmer le scénario de quelqu’un d’autre, je n’ai pas l’impression d’avoir la souplesse suffisante pour le faire. Je serais embarrassée, il faudrait que je me sente à l’aise avec ce projet d’un autre. Je prendrais trois mois avant d’accepter après avoir essayé de convaincre l’auteur de filmer lui même son scénario !
Vous dites travailler sur des images, vous pensez tôt aux comédiens ?
Je n’avais pas pensé tout de suite à Chiara Mastroiani, mais elle était là, dans un coin de ma tête, depuis qu’elle a débuté. J’ai toujours eu de l’admiration, un intérêt affectueux pour elle. J’ai écrit le rôle d’Anaïs en pensant à ma fille Agathe, même si c’est une composition. Je lui ai demandé de ne pas perdre de vue qu’elle n’est pas Anaïs et que je n’ai pas écrit le rôle en me servant de la personne qu’elle est dans la vie, il y a bien sûr une part de captation mais je voulais qu’elle construise quelque chose sans se reposer sur le fait d’être captée par le regard de sa mère. Je cherchais quand même à rendre un certain age, certaines sensations par rapport à cette fin de l’adolescence, au début de la vie de femme. Pour Célimène j’avais au début pensé à ma sœur (NDLR : Hélène Fillières) avec qui j’avais envie de retravailler et au cours de l’écriture je me suis rendu compte que quelque chose ne fonctionnerait pas physiquement sur ce passage du milieu de la trentaine. Et je me suis rendu compte en faisant une lecture avec ma fille et ma sœur que ce n’était pas possible, non pas au niveau de la justesse, c’était excellent, mais c’était très chargé, je n’avais plus de place. Chiara est la seule autre personne que j’ai vue, le scénario lui a beaucoup plus et il y avait aussi un vrai enjeu, ce n’est pas souvent qu’elle a le rôle principal et c’est l’une des premières fois que l’on met en avant son potentiel comique, burlesque, qui est très fort chez elle. On a fait des lectures et on s’est tout de suite compris, ça n’a pas fait un pli. Ce qui m’intéressait aussi chez elle c’est cette maturité, même si elle est jeune, ce coté ancrée, elle a des enfants et cette question m’a aussi beaucoup déterminée dans l’écriture, je voulais passer le pas, arrêter de montrer des filles sans enfants et montrer une mère, et ce n’est pas facile en fait. Chiara est à la fois très mobile, avec ce visage très expressif, très versatile et en même temps elle a une espèce de ligne, quelque chose de solide, c’était moins névrotique avec quelqu’un comme Chiara qu’avec ma sœur et je ne voulais pas aller vers la névrose, la névrose est derrière Célimène. Elle est entre deux appartements, elle n’arrive pas à écrire, mais elle a son enfant, elle se fout à la poubelle mais elle sait aussi s’en sortir et j’avais besoin que ce soit incarné comme ça, dans ce mélange de quelque chose de pétillant, de ludique mais aussi de solide.
Comment travaillez vous vos dialogues si précis avec vos comédiens ?
Quand on a fait la première lecture avec Chiara j’ai tout de suite trouvé qu’elle avait le rythme idéal, on a travaillé bien sûr, je l’ai dirigée mais on s’est très vite compris. Elle propose beaucoup de choses, très différentes, on a travaillé sur les costumes, les postures, mais elle était tout de suite là et le reste a suivi. Elle s’imprègne beaucoup des discussions, elle a des choses de mimétisme, c’est arrivé qu’elle me dise « vas y fais le moi et je ferai pareil », ça ne lui posait aucun problème alors que souvent les acteurs n’aiment pas qu’on leur dise les phrases telles qu’on aimerait les entendre, et ça c’est hyper libérateur pour le metteur en scène. Avec Agathe j’ai fait des lectures, je lui avais donné des consignes, lui demandant d’être très attentive à Célimène, travaillant la gestuelle.
Et Sophie Guillemin est absolument formidable.
J’aimais beaucoup cet effet de contraste entre Chiara et elle. Je l’avais croisée dans un festival où elle était jurée et je l’avais trouvée pétillante sur un mode absolument majeur quand Célimène est sur un mode mineur, dans le sens musical du terme. J’ai travaillé avec elle sur ce coté déluré, gouailleur, pour que la comédienne ne déborde pas le personnage qui se résume en gros à trois scènes. L’idée de les voir ensemble, l’une brune, languide avec ses grands yeux marrons verts, l’autre toute pétillante et frisottée me séduisait beaucoup.
Propos recueillis à Paris le 23 mars 2009 par Olivier Gonord.