
Vous venez de Winnipeg, que représente pour vous cette ville dans laquelle vous avez tourné tous vos films pendant près de quinze ans ?
Winnipeg signifie “eaux boueuses”,parce que la ville est construite sur deux rivières particulièrement boueuses, vous ne voyez plus votre main quand vous la plongez dedans. Pour moi, cela a été ma ville toute ma vie, c’est un endroit étrange et enchanté, au milieu du continent. Mais c’est très isolé, c’est comme le centre d’un donnut, il n’y a rien, tout et rien. Tout mes souvenirs émotionnels, mon histoire, tout ce qui me définit vient de ce vide, un vide boueux, comme les eaux boueuses. Je crois que je ne me suis jamais complètement réveillé de ma première sieste d’enfant, ma vie a toujours été comme un rêve confus, je me suis toujours senti enchevêtré dans mon pyjama sans jamais parvenir à en sortir, à faire ce qu’il faut. Cela a toujours été une forme de lutte pour moi. Quand j’ai commencé à lire des livres j’ai découvert des auteurs avec une expérience similaire, Dostoievski, Kafka, des gens qui ont toujours eu l’air de combattre pour faire ce qu’il voulaient faire.J’ai découvert que je n’étais pas seul au monde et j’ai decide de devenir écrivain. Mais j’étais un assez bon lecteur pour comprendre que je ne serai jamais un grand écrivain. J’ai découvert des cinéastes primitifs, expérimentaux, et j’ai abandonné l’idée de devenir écrivain pour essayer de devenir cineaste. Durant les vingt dernières années j’ai réalisé neuf films, depuis Tales from the Gimli Hospital en 1988, et les deux dernières années j’ai réalisé Des trous dans la tête! et My Winnipeg. J’ai aussi réalisé un grand nombre de courts métrages, je ne sais même plus combien, je les ai fait parfois juste parce que je me sentais seul. J’invite des gens à diner et je tourne. Tous mes films sont basés sur mes expériences, mes minables expériences, mes rêves d’amour et de mort. Elles sont assemblées comme en rêve, en utilisant un vocabulaire ancien et moderne.
J’ai toujours pensé qu’en tant que réalisateur je ne pouvais pas utiliser qu’un vocabulaire contemporain, que ce serait comme n’utiliser qu’une couleur pour un peintre. Je change de vocabulaire au cours de mes films en utilisant des éléments autobiographiques. Non pas que je pense être une personne fascinante mais je pense que c’est une façon de parler de tous à travers moi. Je pense réussir à faire de moi une personne comme les autres. Tout le monde est intéressant, tout le monde est un génie, est horrible, est brave, un grand mélange de choses.
Dans Des trous dans la tête !, les elements autobiographiques semblent plus presents que jamais.
Cela devient plus précis. Plus je pense à ma famille, plus je réalise à quel point elle est étrange, grand-guignolesque, et mélodramatique. Alors dans mes derniers films j’ai utilisé des épisodes entiers de notre histoire, en changeant juste quelques noms pour éviter que ma famille ne me fasse de procès (rires). Dans Des trous dans la tête !, l’histoire principale concerne ma soeur face à la puberté et ma mère, qui est très puritaine, qui essaie de l’empêcher de devenir un être sexuel, passant la plupart du film a essayer de faire rentrer sa poitrine dans son buste et ses poils pubiens dans son pelvis, essayant de freiner tout le processus de l’adolescence. Et je suis juste derrière ma soeur, en train de faire pousser mes propres poils pubiens, à regarder avec un grand intérêt, poussé par des sentiments que je ne comprends pas, poussé par des sensations auxquelles je dois obéir et il y a tant de puissance et de douleur dans cette lutte entre ma mère et ma sœur que je prends le parti de ma sœur. Des choses difficiles sont arrivées à ma sœur, elle est tombée amoureuse d’un jeune garçon quand elle avait 14 ans, un garçon qui s’est avéré être une fille.
Vraiment ?
Oui, et je l’ai mis dans le film. Ma sœur m’en a voulu mais nous avons finalement fait la paix à ce propos. C’était embarrassant d’en parler maintenant, après toutes ces années, mais c’était une époque passionnante. Je n’échangerais mes années d’adolescence avec personne. Il y avait une telle tension sexuelle dans l’air, quand elle a eu un petit ami qui s’est avéré être une petite amie, je suis alors tombé amoureux de son (sa) petit(e) ami(e), c’était un étrange trio devenant un quatuor amoureux.
Vous mêlez de nombreux genres dans Des trous dans la tête !, le grand-guignol, le film de détectives adolescents…
Les détectives adolescents sont si sexy ! Toujours à fouiner, après la tombée de la nuit, allant dans des endroits où ils ne sont pas censés aller, collés l’un à l’autre jusqu’à sentir leur souffle sur leur nuque, des choses comme ça. Les détectives adolescents sont les meilleurs. Et j’ai toujours aimé le grand-guignol, et j’ai toujours aimé les phares, une des pièces de grand-guignol que j’ai lu il y a des années s’appelait « Orgie dans le phare » et je l’ai vue il y a un an à San Francisco, c’était très bien. Il y a beaucoup de nudité dans cette pièce mais les acteurs ont dit qu’ils n’enlèvent leurs vêtements que si il y a assez de public, si il y a plus de monde dans la salle que sur scène, j’ai eu de la chance ce soir là, il y avait du monde. J’ai toujours aimé les films de souvenirs d’enfance, il y a deux films français de ce genre parmi mes favoris : Zéro de conduite de Jean Vigo et Jeux Interdits. J’adore ces deux films. J’ai toujours voulu faire un film de souvenirs d’enfance et je pense que le cinéma muet fait encore certaines choses mieux que le cinéma parlant. Parce que le cinéma muet est un grand pas de coté par rapport à la conscience littérale et un pas en avant vers le conte de fées et la façon dont on se rappelle ou pas les choses. Les faux souvenirs, reconstruits, sont plus important dans le rapport à l’enfance parce qu’on fonde des mythes sur sa propre enfance et la façon dont on comprend le monde est construite sur les modèles erronés qu’on a façonné enfant. On répète régulièrement les erreurs que l’on a fait enfant sans s’en rendre compte parce qu’on a commencé à penser le monde d’une mauvaise façon sans tout à fait jamais entièrement se corriger. Et j’adore le sentiment que procurent les films de souvenirs d’enfance quand ils sont réussis. Nous avons tous vu des films quand nous étions enfants et donc les sentiments liés à l’enfance et au fait de voir des films sont liés, alors quand on est plus vieux et qu’il ne reste plus grand chose de merveilleux dans sa vie, il reste le cinéma. Même si mes films ont des thématiques adultes, et c’est toujours le cas, j’essaie toujours de garder ce sentiment de merveilleux issu de l’enfance.
C’est votre premier film qui n’a pas été tourné à Winnipeg.
Oui, c’est mon premier film étranger. Je suis allé à Seattle, j’y étais allé quand j’avais 6 ans pour la Grande Foire de 1962 mais je n’y étais jamais retourné. Cet étrange et utopique studio qui ne vise pas le profit m’a proposé de faire un film, les conditions étaient que je devais tourner avec des acteurs et une équipe technique de Seattle, à Seattle. Je suis donc descendu d’avion, de retour dans une ville dans laquelle je n’avais pas mis les pieds depuis mon enfance, faire un film sur les souvenirs d’enfance. On a tourné sur la cote près de Washington mais ça ressemblait exactement à mes souvenirs, c’est fou, l’eau avait l’air d’être la même, la plage avait l’air d’être la même, c’est vraiment incroyable. Il s’est passé des choses quand les comédiens rejouaient des scènes de mon enfance, c’est très perturbant, parce qu’ils touchaient juste. C’était très émouvant parfois, une fois j’ai fondu en larmes, j’ai du m’excuser et m’isoler dans un coin du studio. Puis j’ai réalisé qu’en fait je ne pleurais pas parce que j’étais gêné par rapport à mes souvenirs, je pleurais de fierté, j’étais si fier d’être si intelligent (rires).
Vous avez aussi eu une expérience de l’Opéra.
Des trous dans la tête s’est joué à Berlin, il y a un an et demi, au Deutsche Oper Berlin, entre deux représentations de la tétralogie de Wagner, une salle de 1800 places, tout était complet. Il y avait un orchestre de 33 personnes jouant la partition du film, Isabella Rossellini faisait la narration, mais le plus intriguant était probablement les artistes aux effets sonores qui jouaient 600 bruitages du film, ils étaient habillés de manteaux noirs et de bottes en caoutchouc avec des lunettes de protection pour le verre qu’ils brisaient. C’était étonnant à voir, les regard passant du film aux musiciens, à Isabella, aux bruiteurs, le son était très bon et tout s’est bien passé. C’est plus reposant pour moi de voir le film avec sa bande son intégrée mais je suis un peu un junkie de l’excitation et la terreur rend la bière meilleure après.
Propos recueillis par Jean Jacques Rue.
Lire la chronique de Des trous dans la tête !
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Vous avez composé la musique de Hyènes avant que le film soit tourné ?





