Publié par Dissidenz le 15/07/2010 à 16:42

Entretien avec Emmanuel Agneray

Près de trois ans après la rédaction du rapport du Club des 13*, intitulé Le milieu n’est plus un pont mais une faille (également édité chez Stock), sur la situation des films du milieu** dans le cinéma français, rencontre en forme d’état des lieux avec Emmanuel Agneray, producteur indépendants des films de Keren Yedaya (Mon Trésor) ou Hany Tamba (Une chanson dans la tête) au sein de sa société Bizibi.

* Groupe de réflexion formé en 2008 à l’initiative de la réalisatrice Pascale Ferran et constitué de 13 personnalités du cinéma français : 1 scénariste (Cécile Vargaftig), 3 réalisateurs (Jacques Audiard, Claude Miller, Pascale Ferran), 4 producteurs (Denis Freyd, Arnaud Louvet, Patrick Sobelman, Edouard Weil), 1 distributeur (Fabienne Vonier), 3 exploitants (Stéphane Goudet, Claude-Eric Poiroux, Jean-Jacques Ruttner) et 1 exportateur (François Yon).
** Sont dits “du milieu” les films indépendants d’auteurs français dont le budget oscillant entre 3 et 8 millions d’euros n’en fait ni des films à petits budgets ni de “grosses” productions.

Jaffa


Pourquoi et comment avez-vous fondé Bizibi Productions il y a maintenant un peu plus de dix ans ?

Je travaillais dans la distribution, d’abord pour Polygram puis pour Ciby, je m’occupais de la programmation des films dans les salles de cinéma. Ça été un bon apprentissage en ce qui concerne ce qui attend les films dans les salles. Cela a duré quatre ou cinq ans et cela m’a permis de mettre un pied dans le métier, de connaître des gens. J’avais en tête de produire des films depuis l’adolescence, une idée qui ne m’a jamais quitté alors que je n’avais aucune relation avec ce milieu. J’ai donc créé une structure de production avec deux associés, avec l’idée de partir sur un modèle très français qui est de développer des relations avec des réalisateurs sur des courts métrages et si possible d’aller ensemble jusqu’au long. Un de mes associés est assez vite passé à la réalisation et comme avec l’autre cela ne s’est pas très bien passé et que je ne voulais pas produire seul j’ai été rapidement rejoint par Jérôme Bleitrach qui est aujourd’hui mon associé au sein de Bizibi. Nous avons produit un certain nombre de courts métrages –on doit en être à vingt cinq aujourd’hui- et quatre long métrages de réalisateurs dont nous avions produit les courts. Nous travaillons aussi aujourd’hui avec des réalisateurs dont nous n’avons pas produit les courts métrages.

Vous avez travaillé avec une réalisatrice israélienne (Keren Yedaya), un metteur en scène libanais (Hany Tamba), comment se sont fait vos rencontres avec vos réalisateurs ?

Ce qui est clair c’est qu’on s’est dit rapidement avec Jérôme qu’on voulait travailler aussi bien avec des réalisateurs français qu’étrangers. D’une part parce qu’il y a des metteurs en scène talentueux évidemment bien au delà de nos frontières, mais aussi parce que le système français permet, via les accords de coproduction, de produire des réalisateurs étrangers, avec des financements français, dans un cadre juridique français. Pour prendre l’exemple d’Israël, un film qui rentre dans le cadre de ces accords de coproduction a à la fois la nationalité française et la nationalité israélienne. De cela découle tout un système de financement qui permet de produire encore ces films.

Qu’est ce qui détermine l’éligibilité des films à ce statut ?
Ce qui est fondamental dans le financement, notamment par les chaines de télévision, c’est que le film ait l’agrément du CNC. Pour cela il faut qu’il ait un certain un minimum de points. Ce barème est basé sur la nationalité des techniciens, des comédiens, et la « nationalité » des prestataires. A partir du moment où ces films ont l’agrément, ils sont considérés comme films européens. Mais ils ne sont pas nécessairement considérés par les chaines de télévision comme films français. Pour cela il faut qu’ils soient d’expression originale française. Cette différence est importante. Etre européen c’est la base, on entre dans le quota des films européens, être d’expression originale française c’est encore mieux puisqu’on rentre dans le quota des films « français ». Les montants d’obligation sont plus importants. Cet agrément du CNC est aussi important pour les distributeurs puisqu’ils peuvent alors générer du soutien. C’est fondamental, à la fois pour nous producteurs mais aussi pour les distributeurs.
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Publié par Dissidenz le 14/07/2010 à 17:50

Toutes les interviews de A à Z


The Conversation

AGNERAY Emmanuel, producteur (Bizibi Productions)
ANGER Cédric, réalisateur
ANSPACH Solveig, réalisatrice
BIDOU Jacques, producteur (JBA Productions)
BRISSEAU Jean-Claude, réalisateur
CAUSSE Jean-Max et François, exploitants (la Filmothèque du Quartier Latin, Paris, France)
CAVALIER Alain, réalisateur
CHODOROV Pip, réalisateur
CORIDIAN Yann, directeur de casting
DIOP Wasis, musicien
DUMOULIN Marianne, productrice
FILLIERES Sophie, réalisatrice
GONZALEZ Annie, productrice (C-P Productions)
GUIRAUDIE Alain, réalisateur
HARLAN Jan, producteur
KORMAKUR Baltasar, réalisateur
LAMBERT Christian, directeur de production
LIMOSIN Jean Pierre, réalisateur
LORENZ Juliane, monteuse et présidente de la Fondation Rainer Fassbinder
MADDIN Guy, réalisateur
MAILLOT Jacques, réalisateur
MARIGNAC Martine, productrice (Pierre Grise Productions)
MARQUIS François, producteur (Bagheera)
MARIO BERNARD Patrick et TRIVIDIC Pierre, réalisateurs
MEIER Ursula, réalisatrice
MERCURIO Stéphane, réalisatrice
MORDER Joseph, cinéaste
MORDILLAT Gérard, cinéaste et écrivain
OSSANG F.J., réalisateur
PAUL-BONCOUR Vincent, distributeur cinéma et éditeur vidéo
PILLON Sandrine, productrice
PLYMPTON Bill, réalisateur
ROLLIN Jean, réalisateur
ROZIER Jacques, réalisateur
SANTIAGO Hugo, réalisateur
SENA Nuno, co-directeur du festival IndieLisboa
SOBELMAN Patrick, producteur (Agat Film, Ex-Nihilo)
SOLANAS Fernando, réalisateur
TEMPLE Julian, réalisateur
WAKAMATSU Koji, réalisateur
ZONCA Erick, réalisateur

Publié par Dissidenz le 13/11/2009 à 19:48

Invasion, Entretien avec Hugo Santiago

InvasionAquilea est assiégée. L’ennemi est aux portes de la ville, l’invasion est pour demain. Organisée en réseau clandestin, la résistance tente d’en freiner la progression.
Filmée dans un noir et blanc aux contrastes saisissants, cette éternelle histoire de ville assiégée prend, devant la caméra de Hugo Santiago et sous la plume du tandem Jose Luis Borges / Adolfo Bioy Casares, une dimension métaphysique et poétique inédite. En s’attachant au fil narratif de son récit complexe et à ses personnages caractérisés avec soin, Invasion en sublime les motivations et compose une ode inoubliable aux éternelles forces de résistances, passées et à venir. Réalisé en 1969, présenté en ouverture de la première Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, le film connut un étrange destin. Interdit en 1974, son négatif fut volé avant qu’une restauration lui redonne vie en l’an 2000. Retour en compagnie du réalisateur Hugo Santiago sur un joyau du cinéma sud américain à redécouvrir de toute urgence dans un coffret DVD trilingue (français, anglais, espagnol) comprenant 2 DVD et un livre de 156 pages, disponible en exclusivité sur Dissidenz et dans une sélection de points de vente à partir du 1er décembre 2009.

Comment est né le film ?
J’habitais la France, j’étais rentré à Buenos Aires où j’avais fait deux courts métrages. J’avais une idée toute simple, celle d’une ville envahie et défendue par un groupe de gens. J’ai d’abord vu Bioy Casares a qui j’ai raconté l’idée et qui m’a dit « il faut raconter ça à Borges ». Le jour même nous sommes allés le rencontrer à la bibliothèque nationale dont il était le directeur. Je lui ai raconté l’idée que j’avais, peu de choses, j’ai parlé de la ville, un peu à l’image de Buenos Aires, j’ai dit qu’elle était assiégée et qu’un groupe de gens la défendraient. Je n’avais qu’une idée vague et un nom : Invasion. Je connaissais Borges, j’avais été son élève durant une année et je l’avais rencontré régulièrement jusqu’à mon départ pour la France en 59. Borges et Bioy étaient de grands cinéphiles, Borges avait d’ailleurs fait un peu de critique cinématographique quand il était jeune. Ils avaient écrit ensemble deux scénarios qui n’avaient pas été réalisés, ils restaient sur une mauvaise expérience avec le cinéma. Ils ont d’abord fait un texte de vingt pages, il y avait quelques personnages, quelques séquences, certaines issues des souvenirs de l’un ou l’autre, et peu du travail de lien qu’il faisaient merveilleusement dans leurs nouvelles. Mon argument de base pour collaborer avec eux était que ce film et cette idée de film appartenaient à un univers dont Borges et Bioy étaient les maîtres et que si je le faisais seul je le ferais « à la manière de ». Alors puisqu’ils étaient là, pourquoi ne pas le faire avec les originaux ? Borges a beaucoup aimé cet argument, il a beaucoup rit. Ils m’ont demandé une critique de leur travail. Je n’osais pas la faire devant Borges alors je l’ai fait devant Bioy d’abord. Il m’a dit qu’il allait partir pour l’europe pour plusieurs mois et que Borges attendait un retour de ma part. Le jour même du départ de Bioy je suis allé voir Borges à la bibliothèque nationale et pendant plusieurs heures j’ai analysé leur texte et, armé d’un courage dont j’ignore toujours d’où il provenait - j’étais jeune et Borges était Borges – j’ai analysé et critiqué leur travail, tout en lui disant mon enthousiasme. J’ai parlé sans arrêt, pendant deux ou trois heures, quand j’ai fini par arrêter il a marqué un temps et m’a dit « très bien, nous commençons demain ». On a commencé le lendemain et nous avons écrit pendant un an. Dès leur premier traitement ils avaient pensé qu’il ne fallait pas produire un texte littéraire qui serait adapté par la suite. Il fallait penser et écrire un film. C’est ce qui les amusaient, faire de la littérature ils le faisaient déjà seuls, ils l’avaient même fait ensemble. Il était tout de suite clair qu’on allait travailler séquence par séquence. Une structure s’est dessinée, très travaillée, qui s’est affinée au fur et à mesure que le temps passait. On l’a respectée, très rigoureusement. On avançait dans l’ordre. Les besoins pour pouvoir obéir à la ligne narrative que nous nous étions fixée et qui répondait à une structure se manifestaient au jour le jour, même l’apparition des personnages, l’émergence de ce qui allait être le groupe du sud.

Comment était ce pour vous, jeune homme, de travailler avec Borges ?
C’était merveilleux. Borges était notre maître à tous et nous avions une admiration infinie pour lui. Il était très curieux. Il essayait d’éviter que le poids de sa littérature, de son nom, ne gêne notre travail. Il demandait une critique constante. La moindre idée que je pouvais trouver merveilleuse devait être critiquée, souvent par l’humour, c’était un humoriste merveilleux. Il me faisait beaucoup rire. Il fallait passer par une critique approfondie de la chose avant de la valider. Au bout de quelques jours il n’y avait plus de place pour son statut de Borges. Je n’ai jamais travaillé avec quelqu’un avec qui le travail au jour le jour était aussi facile qu’avec Borges. Il n’y avait pas l’ombre d’une revendication personnelle dans aucun des aspects du travail. Il n’en avait pas besoin, il n’en avait plus besoin. Il avait déjà été, plus jeune, très fier, très orgueilleux, méchant, la parole très incisive, mais il n’y avait plus de questions d’orgueil, sauf celui de l’œuvre à venir. Et là dessus il était implacable. On revenait sur les choses, on retravaillait, on remettait en cause tout ce qu’on faisait.

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Publié par Dissidenz le 07/05/2009 à 18:57

Entretien avec Christian Lambert, directeur de production

Le cinéma numérique ambulant

Comment avez vous démarré dans le cinéma ?
J’ai commencé par hasard. On m’a proposé un stage à la régie, ça m’a plu alors j’ai continué, j’ai été stagiaire, adjoint, régisseur général puis directeur de production. Je fais partie des gens qui ont été formés sur le tas.

Quel est le rôle du directeur de production ?
C’est un métier d’escroc. Tu es payé très cher pour expliquer aux autres qu’ils sont très peu payés. Tu es un peu le chef du personnel, tu es responsable en cas d’accident sur le plateau, tu accordes aux gens la possibilité de faire ou non des heures supplémentaires, c’est plus de la gestion humaine qu’autre chose. Faire en sorte que les gens s’entendent bien entre eux, qu’ils aient plaisir à travailler. Je ne crois pas vraiment aux techniques de management, je crois plus aux rapports humains que tu établis avec les gens. Travailler en équipe à la disposition du réalisateur pour que ce réalisateur sorte quelque chose.

J’ai vraiment eu l’impression de savoir faire de la régie au moment où je pouvais aller parler d’argent, sur la location du décor par exemple, sur la location du matériel, avec les fournisseurs, de manière complètement sereine, détendue, en sachant que j’allais avoir ce que je voulais, au prix que j’avais déterminé à l’avance parce que je saurais “vendre” que c’était le juste prix . A partir de ce moment là j’avais l’impression de savoir faire. S’il y a beaucoup de choses qui sont proches dans la direction de production, il y a une chose qui est malgré tout fondamentalement différente et que je commence à trouver un peu maintenant mais qu’il m’a fallu énormément de temps pour trouver, c’est ce rapport serein et juste par rapport au salaire des gens. C’est assez lourd, ce n’est pas facile, en ce moment cela consiste surtout à annoncer des mauvaises nouvelles. C’est pour ça qu’en jouant un peu tout à l’heure je parlais de métier d’escroc.

Il y a tout un aspect de connaissances techniques qui sont nécessaires mais il faut aussi savoir que le chef décorateur ou le chef opérateur connaîtrons mieux leur métier que toi. Pour moi c’est de la gestion humaine, réussir à être le liant entre les gens, être parfois le bouc émissaire, la personne qui entraîne, qui dit « oui, ça on va le faire », qui prend le risque, qui défend aussi les techniciens par rapport au producteur d’une certaine manière. Il y a plein d’aspects au métier de directeur de production, il y a des aspects purement techniques et des aspects purement humains, je pense être plus dans l’humain que dans le technique.

Pouvez vous nous parler de l’association Cinéma Numérique Ambulant ?
L’association organise des projections dans plusieurs pays d’Afrique, il y a plus trente cinq personnes qui travaillent sur le projet en permanence là bas. J’ai fait deux films comme directeur de production en Afrique et je me suis rendu compte que les gens ne verraient jamais les films qu’on était en train de faire. On a imaginé à partir de là monter un cinéma ambulant, au moment où le DVD arrivait et où le prix des vidéo-projecteurs baissait. On a fait ça une année, en famille avec ma femme et mes enfants, et on a été totalement dépassés par le succès. C’était en 2001, depuis ça a pris de l’ampleur et maintenant on existe dans quatre pays, on est en train de s’installer dans un cinquième, on monte des gros projets culturels, mais sur des budgets qui font sourire par rapport aux budgets du cinéma. Avec le dixième d’un budget de film on peut monter une unité de projection et la faire tourner un an en Afrique.

Comment financez vous l’association ?
Nous avons des partenaires réguliers, RFI par exemple, on a aussi été partenaires avec TV5 par le passé, nous venons de signer avec Vivendi pour un gros projet dans dix villages du Burkina, il y a des choses comme ça mais il faut se battre tous les jours pour trouver trois francs six sous. On essaie d’avoir des activités en Europe, qu’elles médiatisent ce qu’on fait en Afrique.

Le site de l’association Cinéma Numérique Ambulant

Lire le coup de coeur de Christian Lambert

Publié par Dissidenz le 25/03/2009 à 11:32

Un chat un chat - Entretien avec Sophie Fillières

Un chat un chatAprès Aie et Gentille, Sophie Fillières continue a creuser le sillon d’un cinéma intime et loufoque à l’écriture aussi ciselée que le sont ses personnages. Un chat un chat est l’histoire d’un écrivain en panne d’inspiration. 35 ans, un fils, en attendant d’emmenager dans son appartement en réfection elle réside chez sa mère. Une jeune fille va tenter de s’imposer à elle comme sujet de son prochain roman. De ces bases anxiogènes, Sophie Fillières tire le portrait fouillé et plein de finesse d’une femme au tournant de sa vie et révèle le potentiel comique jusqu’ici sous-exploité d’une Chiara Mastroiani aussi touchante que drôle. Rencontre avec la réalisatrice.

Comment avez vous débuté ?
Très simplement puisque j’ai fait la FEMIS. Je ne connaissais personne dans le cinéma, mes parents ne voulaient pas que je fasse ça et j’avais fait des études qui n’avaient rien à voir, gestion à Dauphine, Paris IX, j’ai une maîtrise de finance fiscalité, en ayant ramé pour l’avoir car j’étais franchement nulle. Tous les ans j’appelais pour le concours de l’IDHEC et on me disait « non, c’était il y a six mois » ou « non, c’est dans six mois », j’étais mal organisée. Quand j’ai eu ma maîtrise j’ai à nouveau appelé en me disant que je n’allais pas faire un DESS de gestion et on m’a dit que l’IDHEC était devenue la FEMIS. J’ai été de la première promo, en 1986. J’avais aussi fait un concours de scénario organisé par le ministère de la culture et de la jeunesse à l’époque, il fallait écrire un long métrage sur un sujet impliquant des jeunes, des problématiques de jeunes, c’était ouvert à tout le monde, y compris des gens confirmés, et j’avais gagné. Probablement parce que c’était plus intéressant pour eux de faire gagner une toute jeune fille. Cela m’avait encouragé mais sans la FEMIS je n’aurais jamais eu le courage d’aller frapper aux portes, et mes parents n’ayant rien à voir avec le cinéma cela a été une ouverture. J’ai eu la chance que mon court métrage de fin d’études ait le prix Jean Vigo ce qui m’a aidé à faire mon premier long métrage, Grande petite en 1994, produit par mon oncle qui après avoir fait plein de métiers se lançait dans la production. Sa boite a fait faillite, pas uniquement à cause de moi, et j’ai donc fait mon deuxième film, Aie, avec Martine Marignac.

Comment s’est fait votre rencontre avec Martine Marignac ?
Par l’intermédiaire de la personne avec qui je vivais à l’époque et qui la connaissait bien. Je la connaissais un petit peu, je lui ai fait lire ce que j’avais, ça lui a plu. J’ai accroché très profondément avec Martine sur le scénario de Aie et depuis, sur Gentille et Un chat un chat, c’est vraiment une interlocutrice intéressante pour moi. C’est quelqu’un qui a d’abord beaucoup de métier, avec une vraie ligne de production, c’est aussi quelqu’un qui accompagne énormément ses auteurs, pas en terme de lecture de scénario permanente, ce que je lui fait lire est déjà bien avancé, mais elle dit vraiment ce qu’elle pense, ce qu’elle aime et ce qu’elle n’aime pas, c’est précieux.

Quel a été le point de départ de Un chat un chat et comment avez vous développé le projet ? Comment travaillez vous l’écriture ?
Je sortais de mon précédent film Gentille et j’étais dans cette phase d’impossibilité de commencer autre chose. Je me suis retrouvée un peu comme si je n’allais plus pouvoir écrire, sans angoisse mais avec un réel sentiment d’impuissance. Alors tout en me disant que ce n’est évidemment pas très original j’ai décidé de partir de ça plutôt que subir cet état durant un ou deux ans. Avec aussi l’envie de contourner ce que l’on a l’habitude de voir sur l’écrivain face à sa page blanche, traiter cela de manière décalée. J’avais aussi l’envie d’écrire un rôle un peu conséquent pour ma fille (NDLR : Agathe Bonitzer) qui commence à devenir comédienne. Je suis donc partie de l’idée de cette rencontre. Une rencontre assez épurée, sans enjeu direct, ce n’est pas de l’amitié, ce n’est pas sexuel, ce n’est pas de l’amour ni du travail, juste qu’elle se retrouve dans ce nœud là de la jeune fille qui demande à devenir à le sujet de son roman à cette écrivain qui n’arrive plus à écrire mais qui refuse l’intrusion intempestive et saugrenue de cette jeune fille, et de faire ressortir de cette relation une rencontre. Je partais donc comme toujours de quelque chose de très ténu. Je ne partais même pas de l’idée mais d’un dialogue qui voulait dire ça. Partant de là mon écriture est assez lente, même si j’écris en trois ou quatre fois dont sortent des dizaines de pages que je considère très vite comme définitives. Je pars d’une situation qui dessine un personnage ou d’un dialogue qui n’appelle qu’une seule réponse possible, un seul autre dialogue et ainsi de suite. J’écris assez lentement car j’ai besoin que la phrase soit d’une absolue justesse. Je peux mariner trois heures sur une phrase, sur une inversion à l’intérieur d’une phrase, sur un point virgule à la place d’une virgule, j’ai besoin de sentir que cela ne pouvait pas être écrit autrement. Après je sais que c’est là et je m’appuie dessus. Je suis bien obligée parce que je n’ai pas, du moins durant les vingt ou trente premières pages, le fil continu du film ou sa fin… Les premières pages viennent comme elles viennent, une scène, un dialogue en appelant une autre, cela va assez vite, mais une fois que j’ai ces trente pages je peux rester trois mois sans écrire. J’ai besoin que cela se consolide sans que j’y touche. Quand j’ai le premier tiers je commence à penser à une fin et à ce moment là se dessine le mouvement du film, j’écris le deuxième tiers. C’est un processus qui peut me prendre un ou deux ans mais sans acharnement, si ça ne vient pas tant pis. Je peux tourner quatre heures autour d’une phrase mais une fois qu’elle est là je n’y touche plus, ou rarement. Je ne multiplie pas les versions. J’ai besoin de sentir l’exactitude, la précision. Je pars aussi d’images purement cinématographiques et en l’occurrence c’est celle de cette fille , somnambule, qui fait des gâteaux en dormant. C’est une idée que j’avais eu il y a très longtemps et que je voulais déjà mettre dans mon film précédent, une idée forte de cinéma, le somnambulisme, mais pas traitée sous l’angle habituel des bras tendus sur le balcon. Là se dessine forcément quelqu’un à qui tout ce qui va arriver, même si c’est petit, aura la forme d’une aventure.

C’est l’amour des mots, du langage qui guide votre plume ?

J’ai un amour du langage, mais je pars quand même avant tout de situations. Pour Gentille je suis partie de l’idée d’une fille qui demande à se faire tirer le portrait par un caricaturiste, qui prend ce risque et qui a cette confiance là. Après me viennent ce qui sont à mes yeux les bons dialogues pour aller avec cette situation mais cela part quand même d’images. J’aime faire parler les personnages, surtout si c’est pour les filmer. J’ai déjà essayé d’écrire pour le théâtre, j’aime bien, j’y prends du plaisir, mais au bout de trois pages l’idée que ça ne va pas être filmé m’inhibe complètement. J’aime montrer les gens qui parlent, pas seulement les faire parler, mais se poser la question de comment les filmer, comment ils se tiennent, les gestes qu’ils font, les silences. Le fait que ce soit filmé et projeté sur un écran me stimule et me met à la bonne distance des choses. Cela part avant tout d’images mais le langage est important pour moi, oui. J’aime que les gens aient du mal ou non à s’exprimer, que le langage soit là, remis en question par l’enfant qui ici questionne le sens des choses, qu’il y ait toutes les strates où le langage se manifeste. La scène où le personnage d’Anaïs récite par cœur à Célimène la lettre d’amour qu’elle a volé dit beaucoup pour moi du cinéma, de sa puissance évocatrice, de ce qu’on arrive à convoquer comme images.

Ecrire pour un autre cinéaste ?
J’aimerais beaucoup, je le fais déjà un peu de temps en temps, je travaille comme co-scénariste. C’est assez reposant. Il m’est arrivé de complètement co-écrire avec quelqu’un dont je me sentais proche mais j’aime aussi arriver sur un projet déjà solide, dont la structure est déjà là. J’aime me plonger dans une scène, en reprendre les dialogues ou la situation. J’ai quasiment autant de plaisir à écrire pour moi que pour quelqu’un d’autre, c’est même plus facile. C’est aussi rencontrer l’univers de quelqu’un, s’y faufiler.

Filmer les mots d’un autre ?
Je l’ai un peu fait en reprenant une pièce remise en scène en studio, tournée en trois semaines. C’était intéressant, il y avait un double enjeu, respecter la mise en scène en trouvant ce qu’il pouvait y avoir de cinématographiquement fort. Filmer le scénario de quelqu’un d’autre, je n’ai pas l’impression d’avoir la souplesse suffisante pour le faire. Je serais embarrassée, il faudrait que je me sente à l’aise avec ce projet d’un autre. Je prendrais trois mois avant d’accepter après avoir essayé de convaincre l’auteur de filmer lui même son scénario !

Vous dites travailler sur des images, vous pensez tôt aux comédiens ?

Je n’avais pas pensé tout de suite à Chiara Mastroiani, mais elle était là, dans un coin de ma tête, depuis qu’elle a débuté. J’ai toujours eu de l’admiration, un intérêt affectueux pour elle. J’ai écrit le rôle d’Anaïs en pensant à ma fille Agathe, même si c’est une composition. Je lui ai demandé de ne pas perdre de vue qu’elle n’est pas Anaïs et que je n’ai pas écrit le rôle en me servant de la personne qu’elle est dans la vie, il y a bien sûr une part de captation mais je voulais qu’elle construise quelque chose sans se reposer sur le fait d’être captée par le regard de sa mère. Je cherchais quand même à rendre un certain age, certaines sensations par rapport à cette fin de l’adolescence, au début de la vie de femme. Pour Célimène j’avais au début pensé à ma sœur (NDLR : Hélène Fillières) avec qui j’avais envie de retravailler et au cours de l’écriture je me suis rendu compte que quelque chose ne fonctionnerait pas physiquement sur ce passage du milieu de la trentaine. Et je me suis rendu compte en faisant une lecture avec ma fille et ma sœur que ce n’était pas possible, non pas au niveau de la justesse, c’était excellent, mais c’était très chargé, je n’avais plus de place. Chiara est la seule autre personne que j’ai vue, le scénario lui a beaucoup plus et il y avait aussi un vrai enjeu, ce n’est pas souvent qu’elle a le rôle principal et c’est l’une des premières fois que l’on met en avant son potentiel comique, burlesque, qui est très fort chez elle. On a fait des lectures et on s’est tout de suite compris, ça n’a pas fait un pli. Ce qui m’intéressait aussi chez elle c’est cette maturité, même si elle est jeune, ce coté ancrée, elle a des enfants et cette question m’a aussi beaucoup déterminée dans l’écriture, je voulais passer le pas, arrêter de montrer des filles sans enfants et montrer une mère, et ce n’est pas facile en fait. Chiara est à la fois très mobile, avec ce visage très expressif, très versatile et en même temps elle a une espèce de ligne, quelque chose de solide, c’était moins névrotique avec quelqu’un comme Chiara qu’avec ma sœur et je ne voulais pas aller vers la névrose, la névrose est derrière Célimène. Elle est entre deux appartements, elle n’arrive pas à écrire, mais elle a son enfant, elle se fout à la poubelle mais elle sait aussi s’en sortir et j’avais besoin que ce soit incarné comme ça, dans ce mélange de quelque chose de pétillant, de ludique mais aussi de solide.

Comment travaillez vous vos dialogues si précis avec vos comédiens ?
Quand on a fait la première lecture avec Chiara j’ai tout de suite trouvé qu’elle avait le rythme idéal, on a travaillé bien sûr, je l’ai dirigée mais on s’est très vite compris. Elle propose beaucoup de choses, très différentes, on a travaillé sur les costumes, les postures, mais elle était tout de suite là et le reste a suivi. Elle s’imprègne beaucoup des discussions, elle a des choses de mimétisme, c’est arrivé qu’elle me dise « vas y fais le moi et je ferai pareil », ça ne lui posait aucun problème alors que souvent les acteurs n’aiment pas qu’on leur dise les phrases telles qu’on aimerait les entendre, et ça c’est hyper libérateur pour le metteur en scène. Avec Agathe j’ai fait des lectures, je lui avais donné des consignes, lui demandant d’être très attentive à Célimène, travaillant la gestuelle.

Et Sophie Guillemin est absolument formidable.
J’aimais beaucoup cet effet de contraste entre Chiara et elle. Je l’avais croisée dans un festival où elle était jurée et je l’avais trouvée pétillante sur un mode absolument majeur quand Célimène est sur un mode mineur, dans le sens musical du terme. J’ai travaillé avec elle sur ce coté déluré, gouailleur, pour que la comédienne ne déborde pas le personnage qui se résume en gros à trois scènes. L’idée de les voir ensemble, l’une brune, languide avec ses grands yeux marrons verts, l’autre toute pétillante et frisottée me séduisait beaucoup.

Propos recueillis à Paris le 23 mars 2009 par Olivier Gonord.

Publié par Dissidenz le 25/02/2009 à 12:38

Entretien avec Patrick Sobleman

Patrick Sobelman

Producteur au sein des sociétés Agat Films et Ex-Nihilo qu’il a co-fondées, Patrick Sobelman accompagne des auteurs comme Lucas Belvaux (la trilogie Un couple épatant…), Solveig Anspach (Hauts les coeurs), Lucile Hadzihalilovic (Innocence), Marina de Van ou Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic dont le dernier film L’autre est actuellement à l’affiche.

Comment Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard vous ont ils présenté L’autre ?
C’est une jolie histoire. Nous avions fait ensemble Dancing, le film était dans le coffret des César et un jour je reçois un coup de fil de Dominique Blanc, avec qui j’avais travaillé sur la trilogie de Lucas Belvaux, qui m’appelle et qui me dit « Patrick j’ai vu Dancing qui est extraordinaire, si un jour ces deux là ont envie de me proposer quelque chose j’en serai absolument ravie ». J’ai immédiatement appelé Pierre et Patrick avec qui nous avions déjà parlé de Dominique et ils ont été enchantés. Quelques temps plus tard ils m’ont fait lire le livre d’Annie Ernaux, on en a parlé un petit peu et on l’a fait lire à Dominique en se disant que si elle était intéressée on ferait le film. Elle a lu le livre, elle a rencontré Pierre et Patrick qui lui ont parlé de la façon dont ils envisageaient l’adaptation et elle a dit oui avec enthousiasme. Ils ont donc écrit le film. Sans elle il ne se serait pas fait.

Avez vous rencontré des difficultés particulières pour financer le film ?
Quand on choisi des projets singuliers on rencontre forcément des difficultés et on essuie des refus. La principale difficulté a été que les gens n’ont pas vu dans le scénario le film a venir, ce qu’il contient de « spectacle ». En plus du fond et de la pensée, c’est aussi un plaisir des sens, des yeux et des oreilles. Il y a des gens qui ont vu ce potentiel mais j’ai eu du mal à faire réaliser cela à certains distributeurs et chaînes de télévision. C’était la principale difficulté sur L’autre, un scénario intimidant dont on était pas sûr de comprendre tous les enjeux. D’une manière générale, les difficultés de financement viennent souvent de la noirceur des projets dont on pense qu’ils ne seront pas assez commerciaux, qu’ils ne passeront pas à la télé, qu’ils ne marcheront pas à l’international…

Vous suivez des auteurs aux univers visuels fort, comme Lucile Hadzihalilovic ou Marina de Van, d’où vous vient ce goût ?
Je n’ai jamais essayé de réfléchir comme ça. J’aime que les films que je vais voir au cinéma soit singuliers, qu’ils me donnent l’impression de n’avoir jamais été fait avant. Je suis particulièrement intéressé par la question de la forme et du style, ces auteurs sont des gens dont j’admire le travail de mise en scène. Est ce un hasard que la plupart d’entre eux développent des projets non réalistes, qui tirent vers l’étrange ou le fantastique, autour de portraits de femmes, je n’en sais rien, mais je suis intéressé par le style. Toutes les histoires ont déjà été racontées, la question est « en quoi cette histoire va être différente de celles qu’on nous a déjà raconté ». Et comme il s’agit de voir des images et d’écouter des sons, la question est qu’est ce qu’on voit à l’image et qu’est ce qu’on entend au son. Un plan séquence de 80 minutes n’est intéressant que si il raconte quelque chose.

Ne te retourne pas de Marina de Van est fini, avez vous une idée de la date de sortie ?
Il est en finition, il est en mixage. La date de sortie dépendra d’un petit festival qui se tient sur la Côte d’Azur au printemps…

Qu’en est il du projet de Lucile Hadzihalilovic ?
On est en financement, c’est une co-production entre la France et l’Espagne, on va tourner en espagnol en Espagne, on espère démarrer le tournage à l’automne prochain. Lucile vient de recevoir pour son scénario un prix de la NHK.

Lire la chronique de L’autre.

Lire l’entretien avec Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic.

Publié par Dissidenz le 12/02/2009 à 16:06

Entretien avec Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic

L'autre

D’où est venu le désir d’adapter L’occupation ?
Patrick Mario Bernard : Tout a commencé par la lecture du livre évidemment, mais complètement par hasard, sans intention particulière. Et quelque chose s’est passé pendant la lecture, pour moi en tout cas. J’ai un peu imaginé, en même temps que je lisais, un étoilement possible du récit et une sorte de dimension fantastique sous-jacente qui me paraissait intéressante à soulever. J’en ai parlé très rapidement à mon camarade, je lui ai demandé de le lire, on en a beaucoup parlé et les choses ont démarré comme cela. Tout cela s’est trouvé à la conjonction d’une envie qu’on avait depuis longtemps de travailler avec Dominique Blanc. On s’est demandé si ce n’était pas le moment idéal pour lui proposer quelque chose, on lui a demandé de lire le livre et on lui a expliqué les grandes lignes de ce que l’on voulait faire. Puis on a rencontré Annie Ernaux, pour obtenir les droits d’adaptation de son livre, ce qu’elle a accepté pour la première fois, après avoir vu nos précédents films, et après que nous lui ayons expliqué comment nous souhaitions travailler l’adaptation, c’est-à-dire comme l’on répond à une lettre plutôt que comme une adaptation littérale qui collerait au récit.

Par quoi est passé ce travail d’adaptation, de réponse ?
Pierre Trividic : Pour l’essentiel il est passé par la traduction de la langue de la littérature dans celle du film, passage ou traduction assez problématique puisque, comme dans tous les livres d’Annie Ernaux, la scène de L’occupation est une scène psychique -ou mentale- et nous avons décidé de placer à l’extérieur du personnage tout ce qui dans le livre se trouve à l’intérieur. Toutes les intensités, toute la violence, tous les désirs qui traversent le personnage trouvent des échos dans le monde extérieur et c’est ce que nous avons pris pour matière du film. Nous avons décidé très vite de faire du personnage principal non pas un écrivain comme dans L’occupation puisque évidemment Annie Ernaux parle d’elle, de sa vie, des gens qu’elle croise, mais d’en faire une assistante sociale. Cela a donné un levier évident et simple pour sortir le personnage de chez elle et visiter le monde qu’elle traverse pour des raisons professionnelles. C’était aussi une façon de rester le plus près possible du souci des autres qui est celui d’Annie Ernaux, mais traduit dans une langue professionnelle claire et simple.

Le rapport du personnage à l’extérieur passe aussi par un travail sur l’image et sur la bande son sur laquelle, je crois, vous avez travaillé très en amont.
PT : Oui, cela fait partie de nos habitudes et en particulier de celles de mon camarade, de commencer le défrichage du son en même temps que le scénario s’écrit. Du coup une sorte de courte échelle se crée très vite, et il se peut très bien que le scénario retienne un décor parce que le son de ce décor nous a paru caractéristique, remarquable, intéressant. Nous constituons des carnets de notes qui sont d’une part des carnets d’iconographie, mais c’est une activité quotidienne : film ou pas film, nous découpons activement les journaux quand une image nous intéresse, nous avons des cahiers de repérages qui ne correspondent à aucun film particulier. Ensuite quand un film se présente nous regardons les cahiers et nous y choisissons ce qui nous parait en rapport avec ce film, il y a une iconographie visuelle, classique, et une iconographie sonore.

Le son dicte d’une certaine façon l’image ?
PMB : On pourrait dire cela mais en réalité les choses s’interpénètrent sans arrêt. Les cahiers d’iconographie se recoupent avec les enregistrements sonores que nous effectuons, en même temps que le scénario s’écrit. Il y a une triangulation entre les intensités scénariques, les intensités visuelles, les intensités sonores qui sont absolument indissociables au moment où nous nous mettons au travail et que nous sommes vraiment à 100% sur l’édification du monde auquel nous réfléchissons. C’est vrai que l’on a parfois l’impression que l’on s’approche plus vite d’une atmosphère recherchée en image en passant par le son. Il y a immédiatement un rapport très organique et sensible avec la question de la durée, du rythme, de la structure sonore, de la matière sonore, plus qu’une image qui, elle, est arrêtée. La matière sonore peut contenir un élément ou deux qui nous intéresse, que ce soit un élément lumineux ou une dimension architecturale ; le son est plus enveloppant d’emblée. Il nous semble que c’est vraiment très important de trouver la note, le son du film, avant toute chose. Alors évidemment ce sont des tatonnements, il ne s’agit pas d’avoir une partition complètement inébranlable. Il ne reste sans doute pas grand-chose du matériel sonore que l’on a accumulé au départ, depuis environ quatre ans, mais il en reste une trace, une couleur particulière, que l’on a cherché petit à petit dans les paysages qui nous intéressaient.

Au montage, c’est la bande son qui vous guide ?

PT : C’est arrivé. Au montage nous cherchons à raconter l’histoire du mieux possible. A composer avec les images, ou contre les images, à nous appuyer sur tout ce qui s’offre. Le son ne sert pas matériellement ou techniquement de guide au montage, c’est arrivé une fois ou deux pour des problèmes très spécifiques, mais nous avons le son en tête. En montant l’image nous savons quel son cela va rendre, même si le son en question est très éloigné du son réel du direct.
PMB : Evidemment, après il y a des coïncidences ; quand la musique ou les parties sonores arrivent en cours de montage, il y a des réajustements, cela marche et dans un sens et dans l’autre. La lutte que l’on engage contre les images ou contre –ou avec- le sens est la même concernant la musique. Nous allons un peu lutter aussi contre la musique, parfois l’accompagner et réciproquement. C’est une alchimie qui se met en place et qui après est vraiment du domaine de l’approche sensible du sens.
PT : L’idée générale qui guide tout ce travail, tous ces efforts, c’est qu’un film ça s’écoute autant que ça se voit.

Cette démarche guide votre approche du scénario, je suppose qu’on n’écrit pas de la même façon avec ce travail en tête que lorsqu’il s’agit d’écrire pour un autre metteur en scène.
PT : Toutes les séquences du début sont guidées par un projet sonore, musical, les deux se confondant beaucoup en l’occurrence puisqu’il y a autant de bruits musiqués que de musique bruitante ou bruissante. C’est très important. Selon que nous avons cette conversation ici dans le calme relatif d’une salle de montage ou dans un petit restaurant de quartier ravagé par les bruits de couverts qu’on jette par poignées dans un tiroir, la scène n’a pas du tout le même sens évidemment, notre façon de nous parler non plus. Il y a des détails que je ne vous donnerais pas dans l’ambiance sonore du restaurant parce que ce serait trop fastidieux de couvrir le son des couverts. Ce n’est pas de la fioriture évidemment, ça compte beaucoup et c’est directement en prise avec le sens de ce que l’on raconte.
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Publié par Dissidenz le 14/01/2009 à 13:52

Entretien avec Bill Plympton

Des Idiots et des Anges

Vous utilisez dans ce film une technique inédite.
Oui, c’est nouvelle façon de faire pour moi même si j’ai fait quelques courts métrages de cette façon, comme des répétitions. Nous avons fait Shuteye Hotel et un clip video pour Kanye West, Heard’em Say, nous avons du le faire en une semaine, trois minutes de video en une semaine, il fallait donc vraiment aller vite, c’était une bonne répétition de faire ce film sans utiliser de caméra, juste des scans sur un ordinateur.

Est-ce à suite aux difficultés que vous avez rencontré sur Hair High que vous avez decidé d’utiliser cette nouvelle méthode de travail ?
Oui, mais il y a aussi d’autres raisons. A la fin des années 90 il était encore très coûteux de transférer des fichiers numériques sur pellicule, avec le temps les coûts n’ont cessé de diminuer et vers 2004-2005 il est devenu équivalent de tourner en pellicule et de transférer du digital vers du film. Quand cela s’est équilibré nous avons décidé de passer au numérique.

Etait-ce uniquement pour des raisons économiques ou y voyiez vous un intérêt artistique ?
Il y avait bien sûr un intérêt artistique. Cela nous permet de faire des modifications plus facilement, nous pouvons jouer avec les couleurs, c’est plus rapide. J’adore travailler sur pellicule mais nettoyer les cellulos est un cauchemar, faire en sorte qu’ils soient parfaits. S’il y a une seule petite erreur il faut retourner toute la séquence et cela coûte très cher.

Quelle influence a eu la technique employée sur le style visuel du film ?
Pour la première fois j’ai pu utiliser des dessins au crayon, je n’ai jamais pu le faire avec le celluloïd, nous avons essayé, nous les avons passé dans un ordinateur mais c’était très brouillon, c’était de mauvaise qualité, les lignes n’étaient pas nettes. Aujourd’hui les détails sont très précis et propres. Il y a beaucoup de couches sur le dessin, j’utilise la gomme, je redessine, c’est très subtil, les machines n’arrivaient pas à saisir tout ça avant.

Pourquoi avoir choisi d’employer ces tons monochromes ?
Je voulais que cela soit plus sombre, plus maléfique, je voulais plus d’atmosphère, quelque chose proche du film noir. C’est un film très différent de ce que je fais d’habitude. Je crois que le public veut voir des choses différentes, il ne veut plus voir la traditionnelle animation par ordinateur avec des animaux et des histoires gaies. Je voulais faire quelque chose de très sombre et de plus profond, plus psychologique, c’est aussi pour ça que j’ai utilisé cette technique.

Vous portez une fois de plus un regard sombre sur la société américaine.
Oui mais c’est plus européen que d’habitude. La musique est très européenne par exemple, nous avons Tom Waits qui est américain mais dont la musique a quelque chose de germanique, nous avons deux musiciens français, Nicole Renaud et Didier Carmier qui est guitariste, c’est un groupe hollandais qui a fait la chanson d’ouverture et nous avons également Pink Martini. La musique est très internationale.
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Publié par Dissidenz le 11/12/2008 à 20:17

Entretien avec Marianne Dumoulin


Le sel de la mer
Le sel de la mer, actuellement en salles.

Lancée dans le métier par le hasard de rencontres, Marianne Dumoulin a tenu divers postes avant de s’orienter vers la production, d’abord comme assistante dans diverses sociétés puis, depuis 1999, comme productrice à part entière au sein de JBA Production, la société de Jacques Bidou (Lumumba de Raoul Peck, Les gens de la rizièrede Rithy Panh, Salvador Allende de Patrizio Guzman, entre autres). Marianne Dumoulin revient pour nous sur son parcours, sa vision de la production et du suivi des auteurs.

“J’ai commencé dans ce métier derrière un bar ! Je travaillais dans un restaurant où gravitaient pas mal de cinéastes, d’acteurs, de chanteurs, et on m’a très vite demandé d’organiser les fêtes de fins de tournage, ce pourquoi, c’est vrai, j’étais assez excellente ! (rires) De là j’ai commencé à faire de la régie, j’ai été scripte, j’ai touché à pas mal de métiers. Mais très vite je me suis rendu compte que l’intermittence n’était pas faite pour moi et j’ai trouvé un emploi dans un laboratoire, VDM, c’était de la grande duplication, ça allait de vidéos pour les mamans aux films pour adultes. Je gérais les plannings, au milieu de huit commerciaux, j’étais le rapport entre leurs demandes et la régie. De là j’ai vu beaucoup de producteurs et je me suis rendu compte très vite que les producteurs, sur la phase de post-production étaient très seuls, dans une phase qui était en perpétuelle mutation, et j’ai eu un véritable coup de foudre pour la production.

Alors naturellement je suis allé travailler chez les gens avec qui il y avait une sympathie réciproque. Cela m’a aussi permis de faire beaucoup de choses, la première personne était Gilles Sandoz, CDN Productions à Gennevilliers, c’était une époque extraordinaire où il y avait une grande liberté, c’était une époque où Gallotta faisait Rei Dom ou la légende des Kreuls, un film en 35mm au fin fond de Grenoble, avec cette langue inventée, et puis malheureusement la société a déposé le bilan. J’ai été alors embarquée par un jeune réalisateur qui faisait beaucoup de courts-métrages et qui travaillait chez Canal Plus où je l’ai suivi -un complet changement d’univers. On produisait ses propres courts-métrages, toujours dans des économies très modestes, et on trouvait toujours à replacer les techniciens ou les acteurs qu’on employait chez Canal, j’y ai fait beaucoup de choses, d’attachée de presse à directrice de production des clips de fin d’année… Après je suis passé chez Hamster, encore un autre univers, celui des grandes séries pour la télévision, j’y ai beaucoup appris, c’était aussi une forme de confort de production, c’était une période où on avait une grande liberté, à la fois sur le fond et la créativité.

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Publié par Dissidenz le 19/11/2008 à 20:32

Jacques Rozier ou l’art de la bifurcation

Jacques RozierInterviewer Jacques Rozier donne de temps à autre le sentiment d’entrer dans l’un de ses films. D’abord on nous prévient : l’homme est parfois insaisissable, il lui arrive fréquemment d’annuler les rendez-vous. Certains ont vu le leur reporté… 6 fois. Du coup, on est presque surpris de l’obtenir après un seul petit décalage.
Ensuite, Jacques Rozier répond comme il filme : en empruntant des chemins de traverse. On peut toujours tenter de le ramener sur les rails, rien n’y fait. Rozier, charmant, attentif, ne répond pas vraiment aux questions, en tout cas pas directement. Il tourne autour, bifurque, évoque longuement Nono et Nénesse (pilote vidéo réalisé avec Pascal Thomas sous l’égide de l’ORTF en 1975) s’embrouille un peu (« Pourquoi je disais cela déjà ? »), demande quelle était la question, s’arrête un instant sur les problèmes de désynchronisation d’Adieu Philippine, repart encore ailleurs,…
Plus enclin à parler technique ou à conter des anecdotes qu’à analyser son oeuvre, on pense à la réponse qu’il avait faite à un numéro spécial de Libération où 700 cinéastes du monde entier répondaient à la question « Pourquoi filmez-vous ? ». Rozier imaginait la réponse de Louis Lumière : « J’ai inventé cet appareil qui permet de prendre des vues animées, il faut bien qu’il serve à quelque chose ». Il ajoutait : « En tant qu’un des milliers d’arrières-petit-fils de Louis Lumière j’ose affirmer qu’il devait aimer s’asseoir dans une salle de projection pour voir les rushes. Ce qui est un plaisir inexplicable ».
Il ressort donc tout de même de l’entretien deux ou trois choses. A commencer par la confirmation d’une méthode qui pourrait se résumer par les mots de Jean Douchet selon lesquels Jacques Rozier ne s’est jamais soumis aux règles commerciales, ni aux règles tout court. Survol d’ensemble en quelques points de détail.

(Absence de) Scénario
Bar (chic) de l’hôtel St James et d’Albany. C’est là que Jacques Rozier donne ce jour-là ses interviews. C’est là aussi qu’il a écrit le scénario des Naufragés de l’île de la tortue, ou plutôt qu’il a jeté les premières idées sur le papier. « Claude Berri m’a dit : Pierre Richard veut tourner avec toi. Or il venait de faire Le Grand blond avec une chaussure noire, qui avait très bien marché. Douché par une expérience où le film ne s’était pas fait au dernier moment, je me suis dit, il faut aller vite. J’ai annoncé au distributeur (AMLF) que je ne voulais que la moitié de ce qu’ils me proposaient mais tout de suite et qu’on me laisse entièrement libre. J’ai donc commencé à écrire ici avec l’idée qu’on tournait dans quinze jours, J’avais juste l’idée de départ, celle d’un type qui travaille dans une agence de voyage et qui a l’idée d’organiser un voyage à la Robinson Crusoë, avec comme concept « démerde toi, 3000 Francs Paris/Paris rien compris », une idée qui a fait florès depuis avec Koh Lanta ! Le film s’est donc écrit beaucoup au fur et à mesure. Comme toujours, Jacques Rozier s’est adapté à la réalité du tournage. « A la fin du film, Pierre Richard devait commencer à tourner avec Zidi, et m’a donc demandé à partir plus tôt. J’ai accepté. Du coup c’est comme ça qu’est née l’idée qu’il plongeait, qu’on perdait sa trace et qu’on le retrouvait en prison.»
« Les Naufragés de l’île de la tortue est le film où le scénario était le moins écrit. En même temps, l’essentiel de Maine Océan s’est écrit en trois jours, en m’inspirant parfois d’un livre de linguistique. En fait, je m’éloigne beaucoup du scénario pendant le tournage mais au montage je me rends compte que je le retrouve. Disons que c’est une méthode de liberté, anti-routinière. Mais les malheureux jeunes réalisateurs qui voudraient procéder ainsi aujourd’hui doivent se lever tôt ! »

L’engagement de Bernard Menez
C’est l’un des acteurs fétiches de Rozier. Du côté d’Orouët, Nono Nénesse, la série télévisée Joséphine en tournée, Maine Océan… « Au moment de Du côté d’Orouët, j’ai fait le casting en quatre jours car il fallait que je tourne vite. J’avais trouvé les filles, mais pas le chef de bureau qui, dans le scénario, apparaissait sous le nom du « boutonneux ». Un agent me dit « J’ai ce qu’il vous faut ». Arrive Bernard Menez au bureau des Champs-Elysées. Dès que la porte s’est ouvere j’ai eu envie de rire. Mais je me suis méfié, pensant qu’un type pareil était capable de quitter le tournage. J’hésitais. Il m’a rappelé, me disant qu’il lui fallait une réponse rapide : sa carrière ne marchait pas et il avait prévu de partir au Québec. Me demandant s’il bluffait ou pas, je l’ai invité à passer chez une amie comédienne, en lui disant qu’elle lui donnerait la réplique. Il est arrivé, la cousine de mon amie s’est jeté sur lui et lui a fait les lignes de la main, lui annonçant un voyage prochain. Menez bredouille. C’était tellement drôle que je l’ai engagé. »

Extérieur. Mer.
Inutile de chercher à obtenir des réponses sur le sens de son œuvre, ses thématiques. Quand on lui fait remarquer qu’il fait des films de bande, Jacques Rozier paraît presque surpris. Puis concède qu’il filme peu les histoires d’amour et que souvent il s’agit de « petites aventures collectives ». Et ce goût pour les vacances, pour la mer et les îles ? « Les vacances, c’est des moments de liberté ou les gens se trouvent face à eux-mêmes. Et puis ça me permet de filmer en extérieur. L’espace est chez moi déterminant, j’aime beaucoup le bord de mer. J’ai grandi à Paris mais j’ai passé beaucoup de temps en Vendée, lorsque j’étais enfant et adolescent, ce qui explique mon attirance. Et c’est vrai que j’aime aussi beaucoup la Méditerranée qui est une mer complètement différente puisque la Vendée c’est les vagues, l’Océan en prise directe, alors que la Méditerranée c’est plus un endroit où on plonge, où l’on regarde…»

Comment finir
Outre les difficultés de sortie de certains de ses films, la légende dit que Jacques Rozier a du mal à finir ses films tout court. Rozier lui-même qualifie Nono et Nénesse, film vidéo tourné en 1975 d’« OVNI inachevé », Fifi Martingale, sélectionné à la Mostra de Venise en 2001 n’est jamais sorti, et le dernier opus, Le Perroquet bleu, n’est « tourné qu’à moitié ». Il faut dire que les anecdotes fourmillent sur les tournages impossibles de Jacques Rozier : une disparition d’un tournage pendant trois jours, une table de montage mise en garde-meuble à La Roche sur Yon,…« Il a l’instinct de ce qu’il faut pour un film mais il est brindezingue alors parfois il rate la route », résume Jean-François Stévenin, qui fut son assistant. Jacques Rozier tempère. « On raconte beaucoup d’histoires à mon sujet. Que sans doute je n’avais pas envie de me fatiguer. Mais pas du tout, je n’ai aucune volonté de faire de grandes parenthèses. Je ne demanderais pas mieux que de faire trois films par an. Mais il n’y a plus de producteurs à l’ancienne, d’aventuriers qui prennent des risques, des gens qui ont la fibre de la production et le système se délite. Les Dauman, Rassam, Balsan, ont malheureusement disparu. Mais C’est vrai que c’était plus facile autrefois de gagner de l’argent avec le cinéma. » Du coup, Rozier s’est parfois produit lui-même, comme Fifi Martingale, avec l’apport de Canal +. « Le désagrément c’est qu’avant c’était un travail dont j’étais déchargé. L’avantage c’est que je contrôle les films ». Il assure d’ailleurs qu’il va faire quelque chose de ce film Fifi Martingale (dont il est également monteur), invisible depuis sa présentation à la Mostra de Venise en 2001. « Le film est un peu mou au départ. Il y a notamment au début une scène que j’aime beaucoup, qui est comme une parodie de Au théâtre ce soir, et je n’ai pas voulu couper. Mais elle dure 7 minutes, ce qui est long. On est à une époque où il faut accrocher le spectateur dans les 3 minutes. Donc je pense ajouter un peu de musique pour accélérer le rythme et couper un peu quand même. » A suivre… !

Emmanuelle Mougne

Lire la chronique du Coffret Jacques Rozier.

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